jeudi 11 décembre 2003

Une Europe multipolaire

L’Allemagne, la France et les autres pays fondateurs de la Communauté européenne ont évidemment raison de vouloir une Europe à vingt-cinq efficace et plus forte sur la scène internationale. Or tel était bien l’enjeu du sommet de Bruxelles qui a échoué ce week-end à se mettre d'accord sur le contenu final de la première Constitution européenne. Mais pourquoi les gouvernements de Berlin et Paris ont-ils autant de mal à comprendre qu’ils pêchent par la méthode ? Après avoir tenté d’imposer à l’ensemble de l’Union leur position sur la crise irakienne, puis avoir mis sur la touche le Pacte de stabilité, voilà qu’Allemands et Français ont menacé d’aller de l’avant seuls dans la construction européenne s’ils n’obtenaient pas gain de cause sur la Constitution. Or c’est bien l’hégémonie franco-allemande sur l’Europe à vingt-cinq que refusent l’Espagne et la Pologne quand ces pays exigent un poids équivalent à celui de Berlin, Londres, Paris et Rome lors des votes au Conseil des ministres de l’UE. Après avoir caressé un instant le rêve au printemps dernier de créer l’Europe de la défense sans la Grande-Bretagne, Jacques Chirac et Gerard Schroder envisagent-ils sérieusement de doter le continent d’une Loi fondamentale en méprisant Madrid et Varsovie qui, en demandant par ailleurs que le préambule de la Constitution fasse référence au christianisme, rappelle leurs vieilles racines européennes. La plus parfaite des Constitutions ne fera pas avancer l’Europe si elle n’entraîne pas l’adhésion de tous ses peuples.

© La Croix

mercredi 10 décembre 2003

Le gâteau de la reconstruction

Les Allemands sont stupéfaits. Les Français cherchent la faille juridique. Les Russes n’en croient pas leurs oreilles. Les gouvernements du «camp de la paix» dans l’affaire irakienne n’apprécient pas du tout que les Etats-Unis n’offrent pas à leurs entreprises l’occasion de participer aux appels d’offres pour les 26 premiers contrats de reconstruction de l’Irak. Ces contrats seront en effet réservés aux 63 pays que Washington range dans la «coalition» soutenant sa politique en Irak. Depuis la chute de Bagdad, à chaque fois que les gouvernements hostiles à l’intervention militaire du printemps dernier parient sur une ouverture américaine, un démenti cinglant ne tarde pas. L’administration Bush serait plus élégante en ne privant pas les sociétés allemandes, françaises et russes du gâteau de 15,2 milliards d’euros que constituent ces contrats. Plus avisée aussi, si elle espère encore une implication de Berlin, Moscou et Paris dans la stabilisation de l’Irak. Mais, en année électorale, George W. Bush serait-il compris de ses compatriotes, alors que les GI paient le prix du sang et qu’il s’agit de contrats financés par les dollars des contribuables américains ? Le président avait déjà dû mettre tout son poids dans la balance pour que les élus du Capitole ne transforment pas ce budget d’aide à la reconstruction en prêts remboursables sur les futurs revenus pétroliers irakiens. Face à la «mesquinerie» de la Maison Blanche, l’ex-«camp de la paix» ne doit pas donner l’impression de quémander des bénéfices de la guerre...

© La Croix

lundi 08 décembre 2003

L'inquiétant Poutine

Le résultat des élections législatives russes de dimanche offrent à Vladimir Poutine un pouvoir sans partage qui doit être couronné en mars prochain par sa réélection à la présidence. Son parti et ses alliés disposent de la majorité absolue dans la nouvelle Douma. Certains seront rassurés de voir l’ex-Union soviétique bien en main, estimant que la transition d’un Etat totalitaire à une démocratie pleine et entière prend du temps. Et que l’alternative à court terme serait une forme ou l’autre de chaos dangereux pour le reste du monde. Les autres craindront la poursuite, après le tsar et le secrétaire général du Parti communiste, de la tradition autoritaire et impérialiste russe sous une autre forme. Sans doute est-il trop tôt pour tirer une conclusion définitive. Quoi qu’il en soit, le locataire actuel du Kremlin détient actuellement tous les leviers du pouvoir. La manière dont son parti a remporté le scrutin législatif ne soulève pas d’enthousiasme dans les capitales occidentales. Les dirigeants européens ne se sont pas précipités pour féliciter le chef de la Russie. Les observateurs de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe et du Conseil de l’Europe ont qualifié ces élections de « régression » du processus démocratique, tant l’appareil d’Etat et les médias ont été mis au service de la formation présidentielle. Un avis partagé par la Maison Blanche. L’Amérique et l’Europe devront trouver les arguments pour convaincre Vladimir Poutine que la Russie n’a d’avenir que dans le camp des démocraties.

© La Croix

vendredi 05 décembre 2003

Notre ami le président

Jacques Chirac, on l’avait compris, n’entendait pas agacer le président Ben Ali en insistant trop sur les droits de l’Homme lors de sa visite d’Etat en Tunisie. Mais était-il obligé d’afficher de la distance à l’égard des femmes et des hommes victimes de ce qu’il faut bien appeler un dictateur ? C’est pourtant ce qu’il a fait à l’occasion de sa rencontre avec l’homme fort de Tunis. Evoquant le cas de l’avocate Radia Nasraoui en grève de la faim depuis le 15 octobre, le président Chirac a certes espéré que « cette affaire trouvera rapidement une issue ». Mais, en déclarant que « nous avons aussi en France des gens qui font la grève de la faim », il a minimisé le harcèlement dont elle est victime par les polices de son hôte en raison de son combat pour les droits de l’Homme. Puis il a curieusement hiérarchisé ceux-ci, en ajoutant que « le premier » d’entre eux, c’est « manger, être soigné, recevoir une éducation et avoir un habitat », domaines où « la Tunisie est très en avance ». Peut-on diviser les droits de l’Homme, par exemple dans le cas d’un pays arabe dont la croissance économique et la modernité, notamment pour la condition des femmes, paraissent un rempart contre le danger islamiste ? Jacques Chirac semble avoir été tenté de répondre par l'affirmative. Mais, devant l'indignation provoquée, il a rectifié le tir, assurant que « la France a une thèse depuis longtemps, c'est que les droits de l'Homme sont indivisibles et universels ». Cette piqûre de rappel n'était certainement pas superflue.

© La Croix

mardi 02 décembre 2003

Le mirage de Kyoto

L’espoir de voir un jour entrer en vigueur le protocole de Kyoto sur la réduction des gaz à effet de serre, conclu en 1997 pour s’appliquer jusqu’en 2010, s’éloigne. Les Etats-Unis l’ont déjà rejeté et la Russie s’apprête à faire de même, a annoncé mardi le conseiller économique de Vladimir Poutine. Pas question de le ratifier «dans sa forme actuelle» en raison des «limites» que cela imposerait à la croissance économique russe, a affirmé Andreï Illarionov. L’ONU et l’Union européenne espèrent qu’il ne s’agit pas d’un non définitif, car il entraînerait la mort du protocole de Kyoto. De fait, la démarche adoptée au Japon ne semble plus avoir un réel avenir. Les Américains ont été les premiers à se défausser, en accusant l’accord d’être trop coûteux à appliquer et - à terme - inefficace car il exempte de tout effort les grands pays en développement. La Russie suit le même chemin. Les pays de l’Union européenne (UE), eux, restent de fervents partisans du protocole de Kyoto, mais ne l’appliquent pas réellement. C’est ce que vient de dénoncer Margot Wallstroem, commissaire européenne à l’environnement, suite à la publication d’un rapport officiel. L’UE «va dans la mauvaise direction», estime-t-elle, car, sur la base des mesures déjà entrées en vigueur, les Quinze ne réduiront leurs émissions de gaz réchauffant l’atmosphère que de 0,5% en 2010 par rapport à 1990. A Kyoto, ils s’étaient engagés à une baisse de 8%… Il serait peut-être réaliste de négocier un nouveau protocole.

© La Croix

lundi 01 décembre 2003

Les colombes de Genève

L’accord de paix non officiel lancé ce 1er décembre à Genève par des personnalités israéliennes et palestiniennes a l’immense mérite d’offrir une alternative au tête-à-tête meurtrier qui oppose depuis trois ans le gouvernement d’Ariel Sharon et les groupes palestiniens. Ce plan de bon sens présente des solutions concrètes aux questions les plus épineuses et prévoit des concessions majeures de part et d’autre. Œuvre de deux anciens ministres israélien et palestinien, il a reçu un formidable appui international, égal à la frustration du monde entier devant ce conflit sans fin apparente. Sans surprise, le chef du gouvernement israélien, Ariel Sharon, et le président de l’Autorité palestinienne, Yasser Arafat, ont fait respectivement ce qu’ils font le mieux : refuser pour le premier, biaiser pour le second. Ariel Sharon ne veut rien savoir de l’initiative de Genève, affirmant que seule la « feuille de route » compte, autre plan de paix auquel il s’était pourtant opposé avant de l’accepter sous la pression américaine. Yasser Arafat la soutient sans toutefois l’approuver, tout en laissant son parti, le Fatah, la refuser. Mais au-delà des entêtements stériles de ces deux partenaires de guerre, l’initiative de Genève doit avant tout convaincre les peuples israélien et palestinien qu’un autre Proche-Orient est possible. Cela prendra du temps, mais il n’y pas d’autre voie que de semer un espoir de paix là où seule la pulsion de guerre semble actuellement pousser.

© La Croix

vendredi 28 novembre 2003

Bush le tenace

La visite surprise de George W. Bush aux GI à Bagdad pour la fête de Thanksgiving met en avant un trait de caractère du président américain : la ténacité. En débarquant sans préavis dans la capitale du pays où ses soldats subissent quotidiennement attaques et attentats, Bush junior a évidemment fait un « coup » politique et médiatique. Mais il a surtout envoyé un message clair à son armée, son peuple et ses adversaires : je ne renonce pas dans l’adversité. « Nous resterons jusqu’à ce que le travail soit fait », pas question de « nous retirer devant une bande de voyous et d’assassins », a-t-il déclaré. Ses soldats et les Américains en général auront vu dans ce déplacement, risqué à leurs yeux, le témoignage de sa résolution. A ceux qui ont déclaré la guerre à l’Amérique, à ceux en Europe ou aux Etats-Unis qui dénoncent les dangers de sa politique, il annonce que rien ne le détournera de ses objectifs. Homme aux idées simples, George W. Bush se voit comme un président investi d’une mission depuis les attentats du 11 septembre 2001 contre son pays. Durant sa courte carrière politique, au Texas puis à Washington, il a toujours affiché beaucoup de pragmatisme pour contourner les obstacles rencontrés, jamais la tentation de renoncer. Même sa mère, persuadée que son plus jeune fils allait échouer, n’avait pas réussi à le décourager d’entrer en politique en briguant le poste de gouverneur texan. Pour le meilleur ou pour le pire, George W. Bush entend donc bien rester en Irak et… à la Maison Blanche.

© La Croix

jeudi 27 novembre 2003

Professeur Potter

Le cinquième tome des aventures d’ « Harry Potter » sort en France dans la nuit du 2 au 3 décembre. Ce que tous les parents savent déjà, tant est immense l’engouement des enfants et des adolescents pour l’œuvre de Joanne K. Rowling. Bien des adultes ont également pris goût à cette saga, mais que tous ceux que la Pottermania agace – et ils sont nombreux aussi -considèrent les résultats du sondage Ipsos que publie « L’Express » de cette semaine. Car 70% des Français âgés de 11 à 15 ans ont lu au moins un tome de « Harry Potter » et 65% d’entre eux ont lu les quatre premiers épisodes. Or il ne s’agit pas de littérature « light », mais d’ouvrages épais aux intrigues complexes. Mais le plus étonnant est que plus de 40% des adolescents de cette tranche d’âge affirment avoir découvert le plaisir de la lecture grâce au petit sorcier binoclard (pourcentage qui monte à 50% chez les 11-13 ans). De plus, l’envie de lire davantage de livres s’est emparée de 54% des 11-15 ans qui ont été ensorcelés par « Harry Potter ». Si six adolescents français sur dix n’avaient donc pas attendu les livres de Joanne K. Rowling pour aimer lire, il n’en reste pas moins que bien des enfants rétifs à la lecture auront été initiés par ceux-ci. Pas étonnant que les parents, trop contents de voir les adolescents se détourner de la télévision et des jeux vidéos, n’hésitent pas à sacrifier à la Pottermania. C’est pour la bonne cause…

© La Croix

mercredi 26 novembre 2003

Parents terribles

Les jeunes ont bien du mérite de rêver d’Europe à l’heure où les gouvernants se chamaillent à qui mieux mieux. Les débats, pour ne pas dire les disputes, sur le pacte de stabilité issu du traité de Maastricht, sur le traité de Nice et le projet de Constitution européenne, sans oublier l’Irak ou la défense commune, ont évidemment une importance cruciale pour le futur de l’Union à vingt-cinq. Mais quel spectacle pour les jeunes générations ! Elles auront bien compris qu’il s’agit de questions sérieuses pour l’avenir. Mais aussi que les rapports de force et de pouvoir participent de la zizanie ambiante dans la grande famille européenne. On est loin du lancement euphorique de l’euro et de la réunification romantique de l’ouest et de l’est du continent. Et pourtant, jamais sans doute dans l’histoire, les jeunes Européens, d’Oslo à Athènes et de Varsovie à Madrid, n’auront été aussi proches. En raison de la paix et de la démocratie qui règnent dans les vingt-cinq pays qui s’uniront le 1er mai prochain. Par la consommation et les loisirs, certes. Mais aussi parce qu’aucune génération européenne n’a autant eu l’occasion d'échanger, que ce soit dans le cadre des études ou du tourisme, et même tout simplement par Internet. Si l’Europe politique a bien du mal à se faire, celle des jeunes va de l’avant. Ce sera la grande affaire du XXIe siècle européen. Il ne faudrait pas oublier de la célébrer…

© La Croix

jeudi 20 novembre 2003

Guerre terroriste

A Istanbul, jeudi dernier, les terroristes ont choisi leurs cibles et leur moment avec un précision diabolique. Au-delà des scènes d’horreur qui ont fait au moins 27 morts et plus de 450 blessés, ils ont frappé la Turquie, pays musulman mais Etat laïc, le consulat et une banque de la Grande-Bretagne, premier allié des Etats-Unis. Et cela au second jour de la visite de George Bush à Londres, alors même qu’il rencontrait Tony Blair et que les manifestants se préparaient à défiler contre la présence du président américain sur le sol britannique. L’unanime condamnation de la communauté internationale démontre que le message des terroristes a été reçu cinq sur cinq. Car, avec les attentats suicides contre deux synagogues d’Istanbul samedi dernier, les « ennemis » dont ils veulent la destruction sont à nouveau clairement désignés dans un sanglant raccourci : les juifs, les gouvernements musulmans, l’Occident. Depuis les premiers attentats attribués à Oussama ben Laden et son organisation Al-Qaïda, avant même les attaques du 11 septembre 2001 contre New York et Washington, les objectifs des terroristes islamistes sont restés les mêmes. Ils n’ont que faire des divisions et désaccords de la communauté internationale, sinon afin de les exploiter pour leur entreprise messianique et destructrice. Les dirigeants des pays démocratiques n’ont donc d’autre choix que de retrouver d’urgence le chemin d’une unité réelle et efficace pour affronter la guerre terroriste qui leur a été déclarée.

© La Croix