Grands reportages
Chaque fin de semaine, un de mes anciens reportages. Aujourd'hui : la Lituanie, soumise au blocus russe
Chaque fin de semaine, un de mes anciens reportages. Aujourd'hui : la Lituanie, soumise au blocus russe
La Lituanie étranglée par le blocus
VILNIUS, envoyé spécial
Après deux mois du blocus imposé par Moscou, l'économie lituanienne est à bout de souffle. Faute de matières premières, en premier lieu de pétrole et de gaz, le chômage technique se généralise et la pénurie menace
Au pied de l'imposante cathédrale blanche de Vilnius, une roulotte de bois vert. Avec un écriteau : "Par ma grève de la faim, mes prières et les symboles de la croix, j'implore le Tout-Puissant de libérer la Lituanie de cette prison des nations. Petras Cidzikas".
Des passants s'arrêtent, lisent la déclaration de foi et poursuivent leur chemin. Baignée par le soleil de fin mai, la capitale de la Lituanie vit dans une étrange léthargie. Aucun signe extérieur de révolution, si ce n'est le drapeau national jaune, vert et rouge qui a pris la place de celui de l'Union soviétique sur le toit du Conseil suprême (Parlement), depuis la proclamation, le 11 mars, de la restauration de l'indépendance.
L'adieu déchirant à Julie et Mélissa
LIEGE, envoyé spécial
Toute la Belgique a rendu hommage, jeudi, à Julie et Mélissa. La célébration d'adieu, dans la basilique Saint-Martin de Liège, aura témoigné de l'immense courage et de la dignité des parents des deux fillettes
"Quatorze mois de tourments, quatorze stations d'un calvaire insoutenable. Pour aboutir à quoi ? Où sont allés nos prières ? Dieu est-il sourd ?"
La voie indignée du Père Gaston Schoonbroodt brise le silence qui règne dans la basilique Saint-Martin de Liège depuis l'entrée des cercueils blancs de Julie et Mélissa. Il était 11h30, jeudi, quand leurs parents, entourant chacun leur fils, se sont assis au premier rang du millier de personnes qui avaient pu prendre place dans l'église.
Le printemps des barbus
ALGER, envoyé spécial
Dans une Algérie récemment convertie au multipartisme, les rangs du Front islamique du salut grossissent. Chômage, inflation et mal-vivre profitent, notamment parmi les jeunes, au parti des barbus. Pour les femmes algériennes, le voile devient de rigueur
Aris a 32 ans et le regard triste. "C'est beau, n'est-ce pas ?" Assis sur un banc en bord de mer, il balaie de la main la baie d'Alger. Aris a eu plus de chance que l'écrasante majorité des jeunes du grand quartier populaire de Bab el-Oued : il n'est pas au chômage. Grâce à l'argent que ses parents lui ont envoyé de France, il a pu monter un petit commerce. Il a une échoppe au marché et une camionnette pour aller acheter fruits et légumes en gros à 30 km de la capitale.
Pourtant, Aris n'a pas le moral. D'abord parce que les affaires vont mal - "les prix sont au plafond" -, mais surtout parce qu'il doit vivre chez son frère. A Bab el-Oued, les appartements sont rares et hors de prix ; des familles vivent à quinze dans un deux-pièces, en se relayant pour dormir. Or Aris veut épouser Chafika, sa fiancée qui étudie les sciences politiques. "Normalement, dit-il, un homme se marie au plus tard à 28-29 ans."
Pour lui, c'est la faute du gouvernement : "Ils n'ont rien fait depuis les émeutes d'octobre 1988", enrage-t-il. Alors il va voter pour le Front islamique du salut (FIS), le parti des intégristes, lors des élections municipales du 12 juin prochain.
"Les gens au pouvoir ne veulent pas nous donner tout de suite des élections législatives, s'indigne-t-il, car ils savent que le FIS va gagner et que les corrompus seront punis selon la charia (la loi islamique qui prévoit de couper la main aux voleurs). Ils doivent d'abord préparer leur fuite en Suisse avec l'argent dérobé au peuple." Aris est impatient que le FIS arrive au pouvoir - "ce sont des gens intègres, contrôlés par Dieu" -, mais il dit qu'à Bab el-Oued, plus personne ne veut de violences comme celles de 1988. "Ce n'est pas une solution, pense-t-il. Il vaut mieux être patient..."
Pour l'instant, sa principale préoccupation, c'est Chafika, 23 ans, qui ne veut pas porter le "hidjab", le voile islamique. "Je n'ose pas passer avec elle devant la mosquée, j'ai honte", reconnaît-il.
Des Aris, qui ne portent ni la barbe, ni la "gandoura" (longue robe), ni le "chéchia" (calotte blanche) - les signes distinctifs des "frères" intégristes -, mais qui écoutent chaque vendredi à la mosquée, totalement fascinés, les prêches des imams radicaux du FIS, il y en a des légions dans les quartiers populaires de la capitale. "Les intégristes recrutent au niveau le plus bas", explique Karima, professeur dans une école de commerce. Elle enseigne à des jeunes qui suivent deux ans de cours élémentaires de gestion après avoir échoué au bac.
"Les sympathisants du FIS viennent souvent des campagnes, ont échoué à l'école, voient leur horizon bouché, dit-elle. Issus d'une monde rural communautaire, ils s'adaptent mal à la ville, à la sélection sociale, au système de hiérarchie. Alors, ils s'accrochent à ceux qui promettent une société égalitaire. S'ils sont nés en ville, ce sont des enfants de parents déclassés : ouvriers au chômage, colporteurs, veuves qui travaillent comme femmes de ménage. Le FIS leur promet un avenir meilleur et, en plus, la fierté d'appartenir à un islam pur".
Pendant le Ramadan, le mois de Carême islamique qui s'est terminé le 25 avril, les rues de Bab el-Oued débordent d'animation très tard dans la nuit. Un monde d'hommes : beaucoup de barbus en gandoura. La prière de fin de soirée - le "tarawih" - vient de se terminer. On discute en petits groupes au bas d'un immeuble ou dans un parc ; on boit le thé sur une terrasse. Les "trabendos", ces jeunes qui font de la contrebande et du marché noir, vendent leurs marchandises à même le trottoir.
Mon guide, un étudiant qui ne porte pas les "frères" dans son coeur, assure qu'ils sont contrôlés par le FIS, auquel ils paient une dîme. "Tu vas voir qui est le Michael Jackson des barbus", rigole-t-il en entrant dans un petit magasin, où se vendent des enregistrements des prêches des imams les plus populaires. "Ali Belhadj ? Mon stock de cassettes est épuisé, répond le vendeur. J'en aurai des nouvelles demain. Mais ne venez pas trop tard : elles partent très vite."
A la mosquée Taqwa, toute proche, quelques fidèles s'attardent. Deux barbus se présentent comme des militants du FIS. Ils ont tous les deux participés, la veille, à la manifestation intégriste dans les rues d'Alger. Pour eux, aucun doute, "nous étions trois millions", même si les observateurs n'ont vu que 100.000 barbus défiler avec une discipline toute militaire.
"Il faut que cela change", s'accordent les deux "frères", qui n'ont pas de mots assez durs pour le Front de libération nationale (FLN), au pouvoir depuis l'indépendance de 1962. Selon eux, le FIS "chassera les voleurs" et apportera la "justice sociale". Ils ont les yeux qui brillent quand ils évoquent les après-midis de football, au stade d'Alger, où la foule crie : "Le peuple et l'armée avec toi, Madani !" Abassi Madani est le chef du FIS.
"Nous n'utilisons jamais la violence", s'offusquent-ils quand on leur attribue les nombreuses agressions dont on été victimes des femmes durant le mois de Ramadan 1990. Ils accusent le FLN ou le communistes de vouloir, avec la complicité de la France, "salir l'islam" : "On a trouvé 3.000 fausses barbes à l'aéroport d'Alger" qui auraient été utilisées par les agresseurs. "Nous savons que les Français n'accepterons pas notre victoire, dit l'un d'entre eux, la barbe taillée à l'afghane et teinte au henné. Ils préparent leur force d'intervention. Mais nous sommes prêts pour le djihad (la guerre sainte)."
Le ton monte. "Nous ne nous arrêterons pas en Algérie, s'excite l'autre. L'islam poursuivra le djihad jusqu'à la fin du monde. C'est facile d'être musulman avec un ventre plein. Nous, nous sommes des intégristes..."
En nous éloignant, mon guide explique que de "nombreux barbus sont allés se battre en Afghanistan ou s'entraîner en Iran" ; ils achèteraient des armes "avec l'argent des fidèles". Depuis des années, ils investiraient les salles de sport de combat, comme le judo ou le karaté.
Mais, pour la population, explique-t-il, ils sont souvent le dernier recours : "Tu peux aller les voir à la mosquée, si tu ne sais pas où dormir ou comment nourrir ta famille. Ils sont toujours disponibles pour te chercher un travail ou résoudre le problème que tu as avec l'administration. Même pour les disputes entre voisins, il y a toujours un barbu prêt à servir de médiateur !"
Toutefois, selon mon guide, les gens commencent à voir le revers de la médaille. "Beaucoup ne voteront pas pour eux, même s'ils ont trop peur pour le dire", assure l'étudiant : "A l'école coranique, ils apprennent aux gamins à exiger que leur mère ou leur soeur portent le hidjab ; ils interdisent aux habitants d'un HLM de se cotiser pour acheter une parabole qui capte les chaînes de télévision françaises ; ils tabassent les "trabendos" qui écoutent de la musique considérée impie : ça effraie..."
Effrayées, les étudiantes de l'université de Blida le sont. Dans cette ville de 700.000 habitants, situés à 50 km d'Alger, les intégristes font la loi comme nulle part ailleurs. Si l'atmosphère n'a jamais été très "libérale" pour les jeunes filles venues étudier des quatre coins du pays, elle a été franchement dramatique durant le dernier Ramadan. Les "barbus" ont interdit chaque soir aux étudiants de venir chercher leur "amie" à la sortie de la cité universitaire des femmes. C'est "ahram" (péché), disaient-ils.
Des scènes qui se sont répétées dans plusieurs villes du pays. Les menaces et les agressions se sont aussi multipliées contre les jeunes filles qui ne portaient pas le hidjab, les accusant de "fesk" (débauche) ; à Blida, une étudiante a même été battue à coups de ceinture parce que, militante communiste, elle était "indigne" de porter le hidjab !
"C'est pas une vie, s'indigne une étudiante qui refuse de porter le voile - "une prison", dit-elle. Quand je marche dans la rue, ces barbus menacent de me défigurer, de me tabasser ; ils me traitent de garce." Pour le visiteur, pourtant, Blida semble une tranquille ville de province. En cette fin d'après-midi ensoleillée, les jeunes filles entrent et sortent de la cité ; beaucoup portent le hidjab. Hakima, 21 ans, le met depuis quelques mois : "Le Coran l'exige par respect pour la société. La femme doit cacher sa beauté pour ne pas être provocante. Et puis les hommes me laissent tranquille..."
Assia, même âge et quatre ans de hidjab, a dû, elle, affronter se parents qui trouvent cela "rétrograde". "Quand ma mère me voit, elle me l'arrache, dit-elle. Je ne me sens vraiment libre de le porter qu'à l'université."
D'autres étudiantes s'approchent sous les regards désapprobateurs des policiers qui protègent la cité depuis quelques jours. Qu'elles portent le voile ou le jean, elles condamnent les violences qui ne peuvent être le fait de "bons musulmans". "Chaque fille doit pouvoir faire ce qu'elle veut", dit Farida, applaudie par ses copines. Pour Faroudja, cheveux au vent, "Dieu demande que la femme s'habille décemment, mais l'interprétation est libre". Les filles voilées ne sortent pas en discothèque, mais dansent avec leur amis "va-nu-tête" dans les chambres de la cité.
"Porter le hidjab, c'est souvent une façon de s'affirmer, explique Khalida Messaoudi, dirigeante d'une organisation de femmes qui lutte contre l'intolérance. C'est aussi un cache-misère car les vêtements sont très chers, ou une manière de ne pas se faire pincer les fesses. J'adore comment les femmes algériennes subvertissent le hidjab. Une fille le mettra pour aller retrouver son amoureux... sans éveiller les soupçons de son frère barbu !"
Mais les étudiantes de Blida sont inquiètes des déclarations récentes du chef du FIS qui propose de résorber le chômage en renvoyant les femmes au foyer. "L'islam ne dit pas ça !" s'indigne Nassera, élève en agronomie. Elle rajuste son voile et jure qu'elle ne votera pas pour les intégristes. "Si cela règle vraiment le chômage, j'accepterai...", dit une autre, pour qui "voter pour le FIS, c'est voter pour l'islam". "Pas question de rester à la maison, riposte Faroudja. C'est terrible ! Avant, en Algérie, la religion n'avait jamais été un problème. Maintenant, c'est la question numéro un..."
Comme beaucoup d'Algériens et d'Algériennes, inquiets de la montée de l'intégrisme dans un pays qui se croyait à l'abri de ce phénomène, Faroudja met son espoir dans "la majorité silencieuse" qui, elle en est convaincue, rejetera le parti des barbus. "Inch Allah...", soupire-t-elle.
ALAIN HERTOGHE
© La Croix, Paris, 10 mai 1990
La Vierge qui défie Castro
LA HAVANE, envoyé spécial
Alors que "Fidel" proclame "Le marxisme-léninisme ou la mort !", des processions monstres célèbrent la Vierge de la Charité. La tournée de la patronne de Cuba prépare la visite de Jean-Paul II à une Eglise sortant de trente ans d'exil intérieur
"Vive la Vierge !", "Vive l'évêque !", "Qu'ils reconstruisent l'église !" Le bâtiment de bois, qui fait office de chapelle, déborde de monde et d'enthousiasme quand Mgr Jaime Ortega, en soutane violette, fait son entrée à la nuit tombée. Le prêtre noir qui l'accueille, un porte-voix à la main, doit jouer des coudes et de la voix pour frayer un chemin à l'archevêque de La Havane jusqu'à l'autel improvisé.
Les paroissiens n'en croient pas leurs yeux : jamais Casiguas, petit bourg de coupeurs de canne à sucre et d'éleveurs, situé à une bonne heure de route de la capitale, ne s'était connu autant de fidèles. Ils sont au moins une centaine ce soir, presque tous les habitants, alors que, explique un vieux paysan, " pour la messe du dimanche, nous somme à peine une quinzaine".
Tous sont venus voir la vedette du jour : pas "Monseigneur", mais la Vierge de la Charité del Cobre. La statue de la patronne de Cuba fait, depuis 1989 et pour la première fois en trente ans de révolution castriste, le tour des paroisses du diocèse de La Havane, pour préparer la visite du Pape Jean-Paul II, initialement prévue pour début 1991.
Avant de célébrer la messe, Mgr Ortega explique à l'assemblée que la reconstruction de l'église - elle s'est effondrée par manque d'entretien, il y a sept ans - a pris du retard, car les autorités n'ont toujours pas livré le matériel et la main d'oeuvre nécessaires. Seuls trois murs du lieu de culte de Casiguas, sur la place du village, tiennent encore debout : l'intérieur de la bâtisse a été envahi par les herbes. Devant le Christ en croix, une statue de saint Pierre et le drapeau cubain, l'archevêque rappelle que "la maison de Nazareth, où a grandi le Christ, était aussi petite et humble" que la chapelle de fortune où il a été reçu aujourd'hui.
L'oeil vif et le sourire étincelant, Mgr Ortega, 53 ans, fait honneur à sa réputation de conteur et de pédagogue. Son homélie s'apparente à une véritable séance de catéchisme : il raconte et explique les lectures de l'Evangile qui ont précédé, rappelle ce que représente la Vierge de la Charité pour le peuple cubain - son image a été recueillie par une escalve noir et deux indigènes, en 1608, dans la baie de Nipe ; elle a accompagné les indépendantistes durant leurs guerres contre la couronne d'Espagne, au XIXe siècle, avant sa coronacion canonica en 1936.
L'archevêque de La Havane sait que la majorité de la foule n'est pas pratiquante, ignore presque tout de la vie du Christ et du rite catholique. Il doit préciser le sens de la communion : "Seuls quelques-uns d'entre vous pourront la recevoir, s'excuse-t-il gentiment, car il faut être baptisé, avoir fait sa première communion, venir à la messe régulièrement et s'être confessé." Avant de quitter Casiguas, il exprime son regret de ne pas avoir de Bibles, "pleines de si belles histoires", à distribuer. Mais, termine-t-il, "venez nombreux à la messe de dimanche, envoyez-y vos enfants, les adolescents".
L'aura de la Virgen de la Caridad - qui a son sanctuaire dans la ville d'El Cobre, à l'extrémité orientale de l'île, aux portes de Santiago de Cuba - a toujours rayonné au-delà du cadre restreint des catholiques cubains (actuellement 70.000 à 100.000 pratiquants pour 10,5 millions d'habitants).
En 1959, au lendemain de la victoire des barbudos de Fidel Castro sur la dictature de Fulgencio Batista, son image avait dominé la messe célébrée, place de la Révolution à La Havane, devant une foule immense et les principaux dirigeants du nouveau régime. C'était avant que le répression ne s'abatte sur l'Eglise, qui allait s'opposer ouvertement à la Révolution et à la proclamation de son "caractère socialiste".
Dès 1961, elle se voit interdite de toute expression publique en dehors des lieux de culte et privée de ses institutions scolaires et sociales. La majorité des prêtres et des religieuses quittent le pays. Traitée en paria, l'Eglise de Cuba entre dans une longue période de repli et de silence.
Güira de Melena, le 5 janvier 1990 : peut-être le début de la fin de "l'exil intérieur" des catholiques cubains. C'est dans cette ville que l'arrivée de la Vierge de la ville d'El Cobre a donné lieu, pour la première fois et de manière spontanée, à une procession de la population - ce qui est interdit depuis trente ans. Le gouvernement avait donné son autorisation pour que la statue soit présentée dans chaque paroisse du diocèse de La Havane ; et les fidèles devaient se rendre à l'église pour la voir. Mais, depuis le 5 janvier, son entrée dans chaque localité est saluée - aux cris de "Vive la Vierge !", "Vive le Pape !" - par des multitudes enthousiastes qui l'accompagnent jusqu'à l'église.
Ce qui donne lieu à une émulation de paroisse en paroisse : la nouvelle se propage par le bouche à oreille et les cassettes vidéo que fait circuler l'archevêché de La Havane - les médias, tous contrôlés par les pouvoir communiste, n'en parlent pas. Dans un village, la Vierge est accueillie par un cortège de motos ; dans un autre, par des enfants déguisés en anges et un orchestre. La statue a dû être protégée des jets de fleurs par une cage en verre et traverse toujours la localité précédée des drapeaux de Cuba et du Vatican. Des petits fanions jaune et blanc ont fait leur apparition dans les foules, ainsi que des torches et des bougies qui ajoutent au caractère solennel des processions. Les autorités tolèrent ces mobilisations populaires qu'elles ne contrôlent pas - fait unique depuis le début de la Révolution - et, dans la plupart des cas, collaborent même avec les prêtres pour organiser le parcours et assurer le maintien de l'ordre.
Sauf à Cuatro Caminos, petit village où la Vierge est arrivée le 26 février. Les responsables locaux du Parti avait interdit la procession ; la statue devait être amenée en camionnette à l'église. La foule, massée sur les trottoirs, attendait à l'entrée de la localité. Le chef du comité de défense de la Révolution, un barbu d'une trentaine d'années, s'agite devant le véhicule. Il fait signe aux gens de s'écarter ; hurle au chauffeur d'avancer plus vite. Policiers et militaires communistes tentent de contenir les milliers de personnes qui scandent : "Qu'elle descende ! Qu'elle descende !"
Au bout de quelques centaines de mètres, une masse humaine compacte bloque le véhicule. Après une ultime palabre avec les prêtres, le barbu doit céder. Dans une explosion de joie - "Qu'elle est belle !" crient les habitants, en jetant des fleurs -, la Vierge de la Charité est emmenée en procession jusqu'à l'église. "Je n'ai jamais vu ça !" pleure d'émotion une paysanne, qui serre contre elle ses deux enfants.
"La hiérarchie a été la première surprise, peut-être autant que le régime, par l'engouement qui accompagne la tournée diocésaine de la Vierge", explique le P. René David, prêtre français arrivé dans l'île bien avant la Révolution. Professeur de dogme et de théologie au séminaire de San Carlos, dans la capitale, il en relativise toutefois la portée pour la foi catholique : "Certes, cela invalide la thèse officielle de la disparition de notre Eglise à Cuba, mais la Vierge est aussi l'objet d'une formidable piété populaire synchrétique. Pour les rites animistes, qui sont très enracinés dans le peuple - héritage des esclaves africains amenés de force dans l'île par les conquistadores espagnols -, elle est Oshun, la divinité de l'érotisme."
"Pour les croyants cubains, la Vierge représente plus que Jésus-Christ, selon le P. Xavier Bris, arrivé de France en 1986. Mais si les processions ne sont organisées ni pour ni contre l'Etat, il est évident que l'enthousiasme des participants est d'autant plus grand qu'ils y vont à leur propre initiative, sans avoir été mobilisés par le régime."
Dans la nuit du 3 au 4 avril dernier, l'Union de la jeunesse communiste (UJC) fêtait justement son 28e anniversaire. Des bals populaires étaient organisés dans tout le pays. Sur l'île de la Jeunesse, comme ailleurs, des milliers de jeunes étaient rassemblés pour danser, de préférence la "lambada", qui fait fureur à Cuba depuis trois mois.
A minuit, l'hymne national retentit, suivi de la retransmission en direct du discours prononcé, dans un stade de la capitale, par le dirigeant de la JC. Au bout de quelques minutes, les jeunes commencent à partir. Encore quelques minutes et le discours est interrompu : "On me dit que la retransmission est mauvaise et qu'on n'entend pas ce que dit le camarade Robaina à La Havane", annonce une voix au micro. La musique et le bal repartent de plus belle... "Les jeunes sont frustrés et désillusionnés", commente un prêtre cubain qui demande l'anonymat.
"La seule manière de se soulager, c'est de parler avec un étranger. Avec les Cubains, on ne sait jamais qui est qui" : toutes les deux ont 17 ans et sont en dernière année des études secondaires. Elles attendant le prochain cours, sur un banc du petit parc qui fait face à leur école, au centre de La Havane. Cristina se dit catholique : "Je crois en Dieu, je vais parfois à la messe". Dans l'école, dit-elle, "il y a beaucoup de croyants, même parmi les militants de la JC. Mais ils se cachent : ici, le communisme interdit les principes idéalistes. Un pratiquant risque de ne pas avoir de bourse pour l'université ; il ne pourra pas étudier le journalisme ou le droit. Les postes importants ne sont pas pour lui."
Sa copine, Rosa, se dit révolutionnaire et admire Fidel : "Il faut reconnaître que la Révolution nous a donné la santé, l'éducation, l'alimentation et le bien-être minimum. Si les Etats-Unis nous envahissent, je prendrai un fusil pour défendre la patrie".
Mais Rosa, comme Cristina, n'est pas avare de critiques. Contre la télévision, qui ne passe pas "les dernières chansons des groupes rock américains". Contre la presse, "une façade qui cache ce que pense vraiment le peuple" : Granma, le principal quotidien, "nous l'appelons le petit menteur".
"Chacun a droit à la même chose, mais il n'y a rien dans les magasins. Pas de jolies chaussures, rien que des vêtements des années 60", se plaint Cristina. "Presque trente-deux ans de Révolution, et on a toujours une carte de rationnement pour l'alimentation, surenchérit Rosa. C'est toujours la même chose et il n'y a pas assez. De la viande, une seule fois par mois !"
Les grandes manifestations en faveur du régime ? "Les membres du comité de défense de la Révolution du quartier viennent te chercher chez toi", se plaint Cristina. "C'est comme le travail volontaire aux champs, ajoute Rosa. Si je veux devenir médecin..." Les changements en URSS ? "Si un professeur me demande ce que je pense de la perestroïka, je dois dire que cela ne me semble pas bien, comme Fidel, explique Cristina, alors que cela me semble fantastique. Des réformes capitalistes du socialisme, tu t'imagines !" "La politique ne m'intéresse pas, avoue Rosa, sauf ce qui se passe en URSS. Ici aussi, il faut que cela change."
Soudain, elles se taisent. La balayeuse du parc s'attarde autour du banc. "Pourvu qu'elle ne parle pas à la police, s'inquiète Cristina, toute pâle. Quand tu parles à un étranger, ils pensent tout de suite que tu es une putain qui veut des dollars ou une mauvaise Cubaine qui critique la Révolution. S'ils me convoquent, j'aurai un antécédent et je ne pourrai peut-être pas devenir traductrice."
Sur l'île de la Jeunesse, dont il est l'unique prêtre pour 100.000 habitants, le P. Bris rencontre beaucoup de jeunes comme Cristina et Rosa. "Chaque semaine, j'en vois passer un millier à l'église, raconte-t-il. Ils viennent quand ça leur chante, prient cinq minutes. Mais ils ne savent pas ce que signifie Jésus-Christ sur la croix ! Je suis un peu leur directeur de conscience, celui à qui ils peuvent parler en confiance. Les feuilletons brésiliens, diffusés depuis deux ans, ont fait naître chez eux une culture religieuse. Ils veulent prier, se confesser, se marier en blanc à l'église, baptiser leurs enfants..."
"Quand quelque chose ne plaît pas aux gens, ils cherchent ailleurs. Mais l'Eglise en prétend pas subvertir l'ordre", commente simplement le P. Angel Perez Varela, dont l'église de Regla, à La Havane, sera la dernière étape de la Vierge de la Charité avant la visite du Pape. Elle arrivera le 24 juin, jour du pèlerinage annuel au sanctuaire de la Vierge noire de Regla qui, pour les rites afro-cubains, et Yemaya, la divinité de la vertu, soeur d'Oshun.
"Croire en Dieu ne résout rien, avant dit Cristina avant de retourner en classe, mais ça donne de l'espoir..."
ALAIN HERTOGHE
© La Croix, Paris, 26 avril 1990
La bataille de l'hôtel Sheraton
SAN SALVADOR, envoyé spécial
Les choses étaient encore très confuses, mardi soir, au Sheraton de San Salvador. Un commando de la guérilla occupait toujours l'aile VIP de l'hôtel, où huit bérets verts américains puissamment armés s'étaient barricadés à leur étage. Notre envoyé spécial Alain Hertoghe, qui se trouvait sur les lieux au moment de l'attaque, a pu prendre contact avec le chef des guérilleros. Il nous fait le récit de sa journée
Mardi, 4 heures du matin : je suis réveillé en sursaut par des tirs de fusils automatiques comme tous les clients de l'hôtel Sheraton de San Salvador. La guérilla du Front Farabundo Marti de libération nationale (FMLN) relançait spectaculairement son offensive en attaquant pour la première fois, en dix ans de guerre civile, les colonies Escalon et San Benito, les quartiers résidentiels de la capitale.
Au même moment, d'autres unités de la guérilla ouvraient de nouveaux fronts dans les zones populaires de Mejicanos, Soyapango et Ciudad Delgado, où elle avait lancé sa première offensive le 11 novembre dernier. Dans les derniers jours, le FMLN avait donné l'impression de retirer ses troupes vers les montagnes, laissant le terrain à l'armée qui célébrait déjà sa victoire. En fait, les guérilleros avaient simplement opéré un repli tactique et repartaient maintenant à l'offensive.
Aux quatre coins de la colonie Escalon, des groupes de guérilleros montent à l'assaut de plusieurs objectifs. Dans l'hôtel Sheraton, les clients se sont réfugiés dans les couloirs des différents étages pour éviter les balles perdues. Au septième, le secrétaire général de l'Organisation des Etats américains, Baena Soares, fait une brève apparition en pyjama avant de changer de chambres avec ses gardes du corps.
Pendant ce temps, au rez-de-chaussée, des soldats défendent les différents accès au bâtiment principal du Sheraton. Jusqu'au lever du jour, ils vont échanger un feu nourri avec les guérilleros, sans toutefois voir arriver les renforts de l'armée qui ont été accrochés par la guérilla à plusieurs kilomètres de là. Si les rebelles ne vont pas s'emparer du bâtiment principal du Sheraton, ils se sont rendus maîtres dès 4 heures du matin du deuxième immeuble de l'hôtel, la tour VIP.
Vers 8h30, après plusieurs tentatives, je réussi enfin à parler avec le chef des guérilleros qui occupent cette aile du Sheraton : " Acceptez-vous que je vous rejoigne ? - Bien sûr, me dit-il. Quel est la couleur de votre chemise ? "
Quelques minutes plus tard, je traverse à découvert, en agitant une serviette blanche, la petite pelouse qui sépare le bâtiment central de la tour VIP. A l'intérieur de celle-ci, je suis accueilli par un guérillero qui me mène au deuxième étage auprès de son chef, El Choco, âgé d'une vingtaine d'années.
Il explique que lui et ses hommes s'étaient battus du 11 au 16 novembre dans le quartier populaire de Saquamil, lors du début de l'offensive du FMLN. "Nous nous sommes finalement retirés, affirme-t-il, devant la violence des bombardements aériens de l'armée. Ils ont fait plus de 2.000 morts au sein de la population civile."
Après s'être reposés quatre jours dans leur base arrière du volcan de Guazapa, ces guérilleros ont reçu leur ordre de marche vers les beaux quartiers de San Salvador.
"Nous allons bien voir si l'armée bombarde maintenant les riches comme ils l'ont fait avec les pauvres !" dit-il d'un air malicieux. Un peu plus loin dans le couloir, deux jeunes guérilleros mangent tranquillement du thon en boîte. "Notre offensive va continuer, poursuit El Choco. Nous avons assez de combattants en réserve. Nous attaqueront jusqu'à ce que le gouvernement accepte de négocier sérieusement la paix avec nous, sinon nous continuerons jusqu'à la prise du pouvoir."
En parcourant les six étages de la tour VIP, je constate que les guérilleros sont plus d'une vingtaine. Il y a aussi dix-sept clients de l'hôtel, des Européens, des Nord-Américains et des Latino-Américains qui se retrouvent, de fait, pris en otages. Mais ils ont toute liberté de circuler et discutent avec les guérilleros dans une ambiance bon enfant. "Je n'ai pas peur, ils sont très gentils avec nous", assure une Allemande.
En fait, seul le troisième étage échappe au contrôle des hommes d'El Choco : il leur est interdit d'accès par une huit Américains, équipés de fusils automatiques M16 et qui se sont mis en position de combat. Les deux camps ont conclu un pacte de non-agression. "Ils sont fous, ces gringos. Avec deux grenades, je pourrais récupérer l'étage, explique le chef guérillero. Mais je préfère éviter les victimes inutiles." Dans la soirée, l'ambassade des Etats-Unis révèlera qu'il s'agit de membres des forces spéciales de l'armée américaine arrivés la veille pour remplir une mission de conseillers auprès des forces salvadoriennes.
Peu après 9 heures, les derniers guérilleros qui harcelaient le bâtiment principal du Sheraton doivent se retirer devant l'arrivée des renforts de l'armée. Les soldats commencent tout de suite à attaquer la tour VIP où les rebelles ont interrompu leur petit déjeuner pour s'installer aux points stratégiques de l'immeuble.
Jusqu'à la tombée de la nuit, les échanges de tirs ne connaîtront que de courtes pauses. Par deux fois en fin de matinée, l'armée fera entrer dans la danse une "tanketa", un véhicule blindé qui nous tire dessus au canon et à la mitrailleuse lourde. Ce seront les moments les plus éprouvants pour les otages. Les fenêtres volent en éclats, les murs tremblent dans un vacarme effroyable. Une question hante les esprits : l'armée, blessée dans son amour-propre par le nouveau coup d'audace des guérilleros, va-t-elle tenter de les déloger au risque de faire des victimes parmi les civils ?
Au fil des heures, la tension monte. Sans nourriture, sans eau, les nerfs épuisés par le combat continu, quelques uns des otages imaginent que les guérilleros vont commencer à tuer certains d'entre eux, d'autres que les militaires vont raser l'immeuble par des bombardements aériens. Ce que nous ne savions pas à l'intérieur de l'hôtel, c'est que l'état-major de l'armée était soumis à d'intenses pressions internationales pour faire preuve de retenue, et que l'archevêché de San Salvador avait entamé une mission de médiation entre le gouvernement et les chefs de la guérilla.
Deux heures après que je fus sorti de la tour VIP par le chemin où j'y étais entré, Mgr Gregorio Rosa Chavez arrivait sur les lieux avec une quinzaine de véhicules de la Croix-Rouge. Les dix-sept civils étaient évacués en présence de Bernard Kouchner, secrétaire d'Etat à l'action humanitaire, et de l'ambassadeur de France. Mais pas les huit "bérets verts" américains.
Alors que les journalistes se pressaient de regagner leurs hôtels avant le couvre-feu de 18 heures, des centaines de soldats entouraient l'immeuble, toujours tenu par les guérilleros. Et deux hélicoptères pilonnaient à la roquette le flanc de la montagne toute proche d'où descendaient des renforts rebelles. La nuit s'annonçait très chaudes dans les beaux quartiers de San Salvador...
ALAIN HERTOGHE
© La Croix, Paris, 23 novembre 1989
La tentation de la guerre civile
LIMA, envoyé spécial
"Qu'il soit ou qu'il ne soit pas dans l'erreur, qu'il soit ou qu'il ne soit pas un criminel, le sendériste possède ce que nous n'avons pas : mystique et dévouement. Ce sont des gens qui méritent notre respect et mon admiration personnelle. Cela fait partie de notre autocritique, camarades !"
Cette bombe verbale a été lancée par Alan Garcia, président du Pérou, lors d'un discours à quatre cents délégués de la jeunesse du parti au pouvoir, l'Alliance populaire révolutionnaire américaine (Apra), réunis en congrès à Ayacucho en mai dernier.
Au-delà du tollé provoqué par la "déclaration d'Ayacucho", les propos présidentiels témoignent de la confusion qui règne dans de larges secteurs de la jeunesse (21% de la population péruvienne a entre 15 et 24 ans). Trois ans après l'élection triomphale d'Alan Garcia et huit ans après la fin du régime militaire, le Pérou n'a toujours pas trouvé de parade au défi que lui a lancé, en 1980, la guérilla maoïste Sendero luminoso (Sentier lumineux), la plus sanglante d'Amérique du Sud. Plus grave : la tentation de la lutte armée fait d'autres adeptes.
A Ayacucho, bastion des sendéristes, Alan Garcia a dû affronter la fuite en avant des jeunes apristes désillusionnés par la gestion gouvernementale et qui avaient même voulu donner à leur congrès le nom d'un des dirigeants de la guérilla de 1965 !
Les sondages annoncent une déroute électorale de l'Apra à la présidentielle de 1990. "La désillusion règne chez les militants, explique José Luis Perez-Sanchez-Cerro, ministre de la présidence. Le développement réalisé dans les zones marginalisées du pays est minime. Les jeunes demandent que le parti se radicalise."
Un immeuble de la banlieue de Lima. Un étage aux fenêtres occultées. Une quinzaine de jeunes en uniformes vert olive, armés de FAL et de kalachnikovs. Une école militaire clandestine du Mouvement révolutionnaire Tupac Amaru (MRTA), la seconde guérilla péruvienne. Apparu en 1984 comme une organisation urbaine, le MRTA a ouvert, en octobre 1987, un front rural dans le département amazonien de San Martin.
Dirigé par un ami de jeunesse d'Alan Garcia, Victor Polay, alias commandant Rolando, le MRTA recrute chez les jeunes déçus par le légalisme de l'Apra et de la Gauche unie, principale formation d'opposition. Le MRTA, selon ses dirigeants, doit présenter un visage moins sanglant et sectaire de la lutte armée que Sentier lumineux.
"L'histoire du Pérou a démontré que la classe dominante utilisait toujours la violence pour défendre ses intérêts, affirme le commandant Rolando qui nous reçoit dans cet immeuble de Lima. Nous devons créer l'embryon de l'armée révolutionnaire pour remporter les combats décisifs."
"Patrie libre ou mourir, nous vaincrons !" Ce slogan, déjà entendu dans la bouche des combattants du MRTA, a aussi résonné, début juillet, lors du congrès du Parti unifié mariatéguiste (PUM). Avec le Parti communiste, il constitue la principale formation de la Gauche unie, un front électoral actuellement majoritaire, selon les sondages.
"Notre pays avance rapidement vers un affrontement ouvert entre ses différentes classes sociales, un conflit qui sera politique, social et aussi militaire", affirme le nouveau secrétaire général du PUM, Eduardo Caceres, assis devant un portrait du Che Guevara.
La radicalisation gagnerait aussi les jeunes du Parti communiste, dont les modèles sont les PC guatémaltèque et salvadorien qui ont opté pour la lutte armée.
"C'est une provocation ! accuse Alfonso Barrantes, que les sondages donnent actuellement gagnant en tant que candidat de la gauche à la présidentielle de 1990. Nos secteurs ultras utilisent le même langage que ceux du Chili, quelques mois avant le coup d'Etat de 1973. C'est Sentier lumineux, cette version péruvienne de Pol Pot, qui provoque la radicalisation d'une jeunesse désorientée par la crise économique."
"L'atmosphère est très dangereuse, s'inquiète l'ancien maire de Lima, considéré comme un marxiste prudent. Des officiers tombent sous les balles des sendéristes... et le président dit admirer les terroristes ! Pourvu que personne ne se décide au sein des forces armées..."
Sentier lumineux bouleverse aussi la droite de l'échiquier politique. Incarnée par Hernando de Soto, directeur de l'Institut démocratie et liberté, un courant moderniste a pris conscience du défi posé par la guérilla maoïste. Secouant la bourgeoisie conservatrice, il propose un capitalisme populaire qui ouvre la porte aux millions de travailleurs dits "informels" qui peuplent les immenses bidonvilles après avoir quitté les plateaux andins.
"Notre système politique et économique bénéficie seulement à une élite, explique-t-il. Serons-nous assez lucides pour nous rendre compte que la grande majorité des Péruviens sont des entrepreneurs ? Car ils vivent sans salaire, dans les rues, dans les bidonvilles, dans les ateliers clandestins ; ils exercent des activités illégales qui témoignent de leur esprit d'entreprise. Allons-nous comprendre qu'ils ont simplement besoin d'un cadre institutionnel adéquat dans lequel prospérer ? "
C'est ce message qu'a repris Mario Vargas Llosa, aujourd'hui second dans les sondages pour la présidentielle. L'écrivain péruvien avait été catapulté sur la scène politique par le mouvement d'opposition à la tentative du président Garcia de nationaliser le secteur bancaire.
"Si nous ne proposons pas une option de changement profond avec laquelle le peuple s'identifie, même en gagnant les élections, nous échouerons au pouvoir", affirmait récemment l'écrivain, nouveau porte-parole des partis conservateurs.
Au-delà des effets de tribune destinés aux jeunes trublions de son parti, le président Alan Garcia, conscient des états d'âme qui agitent les casernes, semble avoir décidé d'appliquer la mano dura (la main dure) contre Sentier.
Selon le très sérieux Peru Report, qui cite des sources du ministère de la défense, les chefs de l'armée ont obtenu que tout le pays soit considéré en état d'urgence non déclaré. Les opérations de contre-insurrection seraient autorisées sur l'ensemble du territoire et non plus seulement dans les trente-cinq provinces où la loi d'exception est légalement en vigueur.
"C'est un tournant très important, affirme une source des services de renseignement citée par le Peru Report. Une marche arrière par rapport aux principes initiaux du président sur la pacification dans le respect des droits de l'Homme." Le pouvoir ferme en effet les yeux sur les excès commis par les militaires. L'enquête sur le récent massacre de vingt-huit civils à Cayara, dans le département d'Ayacucho, est toujours au point mort.
"Le gouvernement et le haut commandement ne connaissent qu'une réponse à la menace subversive : la répression. C'est comme si Sentier nous invitait à une partie de football et que nous allions sur le terrain jouer au badminton..." Le général Sinesio Jarama sait de quoi il parle. Mis à la retraite anticipée, il a été commandant de la deuxième région militaire, celle qui comprend Lima et les principales zones d'urgence des Andes."
Nous avons un commandement unifié, explique le général Jarama. Il est composé des ministres de la défense et de l'intérieur - la répression - et du ministère de la justice - la répression au nom de la loi. C'est comme cela que nous allons gagner ? Et l'économie ? Et le social ? Et la santé ? Et l'éducation ? Nous devons combattre leur vision du Pérou avec la nôtre. Nous avons besoin de cinq cents microprojets de développement par an pour les régions pauvres des Andes."
Rolando Ames, le sénateur qui a présidé la commission sur le massacre des prisons (250 détenus terroristes tués en juin 1986), connaît bien les militaires. "Les jeunes officiers ne sont pas des réformistes comme Jarama. Ils sont brutalement anticommunistes, méprisent les intellectuels et les hommes politiques. Mais ils font aussi preuve de radicalisme social. Ils rendent la grande bourgeoisie et les chefs d'entreprise responsables de la misère des masses indiennes. Des fascistes purs, à la Mussolini..."
Sur le terrain, ces jeunes officiers d'active mettent en pratique la formule du "60 x 3" - donner la mort à soixante personnes pour tuer trois sendéristes - chère à un autre gradé à la retraite, le général Luis Cisneros. Une groupe paramilitaire d'extrême-droite, le commando Rodrigo Franco, a fait son apparition cet été et éliminé des supposés terroristes. "Sentier ne gagne pas cette guerre, conclut le général Jarama, c'est nous qui sommes en train de la perdre par manque de vision..."
Alain HERTOGHE
Alan Garcia : l'échec de "l'autre" politique
Lors de son arrivée au pouvoir, en 1985, Alan Garcia apparaissait comme le sauveur de la démocratie. Ce jeune président de 36 ans symbolisait le renouveau. Pendant les deux premières années de son mandat, le Pérou avait connu une croissance économique volontariste, financée par le refus de l'homme d'Etat de rembourser la dette extérieure (16,4 milliards de dollars) au-delà de 10% des recettes d'exportation.
En 1986 et 1987, la croissance du produit intérieur brut a été l'une des plus soutenues du continent, respectivement 7% et 8,5%. Mais la demande de produits de consommation pour le marché intérieur et de matières premières pour l'industrie ont gonflé les importations, amputant dramatiquement les réserves de devises (passées de 1,1 milliard de dollars début 1987 à 240 millions de dollars en juin 1988).
Or, suite à la décision du président sur la dette, le pays a été privé de quasiment toute aide financière internationale. L'Etat ne pouvant plus financer les importations, la pénurie a fait son apparition, provoquant le galop de l'inflation qui devrait atteindre 1.000% pour 1988.
Depuis mars, le gouvernement a mis en place trois plans d'austérité. Le dernier en date, annoncé en septembre, a augmenté de 400% les denrées alimentaires, les médicaments, les carburants et les articles de grande consommation.
Selon un sondage de la société privée Apoyo, 91% des Péruviens désapprouvent la gestion d'Alan Garcia et 61% le rendent responsable de la crise économique. Depuis septembre, le premier ministre et le ministre de la défense ont dû démentir officiellement des rumeurs de coup d'Etat qui circulaient à Lima.
Accablé par le coût social du "paquet économique", le président Garcia aurait annoncé au gouvernement, selon l'hebdomadaire Si, son intention de démissionner. Si le chef de l'Etat a finalement renoncé à son projet, cette "fuite" confirmerait toutefois son "état dépressif". Selon un des conseillers du chef de l'Etat : "Le problème maintenant est comment quitter le pouvoir. Le président ne pense plus à sa réélection."
A.H.
© La Croix, Paris, 18 novembre 1988
Sur le sentier de la coke
TINGO MARIA, LIMA, envoyé spécial
Depuis une vingtaine de minutes, les deux hélicoptères survolent la jungle, parsemée de plantations de feuilles de coca. Après un rapide échange radio entre le major Montero et les pilotes américains, les deux Bell 212 entament un ballet au ralenti entre deux collines boisées, quelques mètres au-dessus de la rivière Huallaga.
"La !" montre du doigt l'officier péruvien. Le tuyau donné par le "narco" retourné était bon. Sous la végétation touffue se trouve le laboratoire où se prépare la "cocaïne-base", un granulé qui deviendra poudre blanche une fois acheminé et transformé en Colombie ou au Brésil voisins. Avant d'inonder les marchés américain et européen.
Après une demi-heure de marche forcée dans la forêt, les hommes du major Montero pénètrent dans le bâtiment de béton encastré dans la colline. Déception : les "narcos" se sont envolés avec leur précieuse marchandise et le laboratoire clandestin a été démonté.
La région de Tingo Maria, où opèrent conjointement, depuis 1987, l'unité antidrogue de la garde civile péruvienne et les agents américains de la Drug Enforcement Agency (DEA), se trouve au coeur du haut Huallaga. Cette vallée tropicale, située à 600 km au nord-est de Lima, abrite quelque 80.00 ha de cultures de coca sur les 200.000 ha que compte le Pérou.
"Notre collaboration avec les Américains porte ses fruits depuis six mois", affirme le major Montero : cinq tonnes de sulfate de cocaïne saisies durant cette période. Dans le même temps, les narcos colombiens et péruviens en produisent, selon les chiffres officiels, quatre cent tonnes...
C'est à partir d'une maison discrète de San Isidro, un des quartiers résidentiels de la capitale, que le général Juan Zarate Gambini dirige la lutte antidrogue, à la tête d'un corps héliporté d'hommes triés sur le volet, disposant de matériel sophistiqué. Il s'agit, selon lui, de "la force antidrogue la plus puissante d'Amérique latine".
"Les narcos transforment maintenant la coca sur notre territoire, explique le général Zarate. Du coup, notre statégie a dû changer. Les champs de coca ne nous intéressent plus ; ce sont les trafiquants et leurs laboratoires qu'il faut éliminer." Une évolution rendue possible par l'aide américaine (15 millions de dollars en 1988) qui a équipé la garde civile de cinq hélicoptères Bell 212. Leur ordinateur de bord permet de retrouver dans l'immensité amazonienne les objectifs repérés lors des missions de reconnaissance.
Mais le haut Huallaga n'a pas comme seuls habitants les paysans et les trafiquants. C'est devenu l'un des bastions de Sendero luminoso (Sentier lumineux), la guérilla qui a lancé la lutte armée dans les Andes en 1980.
En vertu de l'état d'urgence, les militaires exercent l'autorité politique et militaire dans la région. Mais ils sortent peu de leurs casernes. La principale route de la vallée entre Tingo Maria et Tocache est contrôlée par les sendéristes. Les maisons sont recouvertes de slogans à la gloire de la "guerre populaire" et du "président Gonzalo", le chef de la rébellion.
"Par ici, les gardes civils n'osent pas venir, explique un jeune paysan rencontré sur le chemin de Tocache. Grâce aux compas ! Il paraît que le gouvernement veul éliminer la coca. Ce sont des irresponsables, des inconscients... Avec la culture du café, je ne peux pas nourrir ma famille. La coca, c'est notre richesse. El Diario (NDLR : le quotidien légal qui défend les thèses du Sentier lumineux) a raison quand il dit qu'Alan Garcia (NDLR : le président de la République) est un affameur !"
Maintenant, le Sentier impose les prix de vente des récoltes de coca, fait payer des impôts aux "narcos" pour l'installation des pistes aériennes et des laboratoires. Les rebelles décident jusqu'au nombre d'hectares de coca et de culture de substistance que les paysans doivent semer...
Les hommes du général Zarate connaissent les sendéristes. "J'ai passé quatre ans à Ayacucho (NDLR : le département où la guérilla a pris naissance), dit le major Montero. On m'a muté ici comme spécialiste de la subversion".
Mais le major Montero doit aussi affronter un adversaire inattendu : les militaires. Un garde civil raconte une mission en juillet dernier contre la maison d'un "narco" colombien vivant à Uchiza, une petite ville où l'armée a installé une caserne. "En voyant arriver nos hélicoptères, les militaires ont entouré le refuge du Colombien. Finalement, ils ont laissé capturer le narco et sa complice péruvienne. Le Colombien a même proposé au major de lui faire amener dans l'heure un million de dollars, s'il le laissait partir. Devant son refus, il a dit : O.K. ! Pas possible d'avoir de bonnes relations avec vous comme avec les militaires."
La présence des agents de la DEA n'est peut-être pas étrangère à la probité des Péruviens. Interdisant qu'on les prenne en photo, ils participent aux opérations en tenue de combat et l'arme au poing. "Ce sont des anciens du Vietnam", confie un garde civil. Ils contrôlent la logistique, pilotent les hélicoptères, participent aux interrogatoires des "narcos" et ne laissent jamais un officier péruvien compter seul les dollars saisis lors d'une mission.
Mais l'administration américaine propose une solution plus radicale : la fumigation aérienne des champs de coca. Dès avril 1987, le ministère péruvien de l'intérieur signait confidentiellement une convention avec l'ambassade américaine. Un "acte d'intention" qui prévoyait d'appliquer massivement des herbicides dans le haut Huallaga. Après des tests dans la vallée en octobre 1987, les experts américains sélectionnaient le "spike" ou tebuthiuron comme le produit le plus efficace.
Surprise en mai dernier : après une violente campagne d'organisations écologiques aux Etats-Unis, Eli Lilly and Co, la société d'Indianapolis qui fabrique le "spike", annonce qu'elle renonce à son contrat de 25 millions de dollars avec le gouvernement de Ronald Reagan. Selon les dirigeants d'Eli Lilly and Co, le tebuthiuron "pourrait causer des dégâts irréversibles à la flore et à la faune et même affecter les êtres humains s'il n'est pas appliqué avec d'énormes précautions".
"Le spike est moins toxique que l'aspirine ou la nicotine", conteste officiellement le département d'Etat qui accuse le fabriquant d'avoir cédé aux menaces de la mafia de la drogue. Devant l'ampleur du scandale, le gouvernement d'Alan Garcia a précisé qu'il n'avait encore signé aucun accord officiel avec les Etats-Unis.
"L'application du spike ne signifie de toute façon pas la fin des trafiquants, affirme le général Zarate, mais seulement l'élimination de zones de culture. Ce qui provoquerait un drame social pour les paysans, tandis que les narcos se déplaceraient." Sans compter le désastre écologique.
"La cocaïne au plan mondial rapporte 250 milliards de dollars par an aux barons de la drogue, bien plus que le budget du Pérou ! explique un expert du gouvernement péruvien. Nous avons besoin d'une aide financière pour la répression, mais aussi d'accords avec les pays développés garantissant l'achat à un juste prix du café ou du cacao cultivés par nos paysans."
En attendant, le Sentier lumineux se constitue un trésor de guerre. Et les "narcos" changent tranquillement leurs "coca-dollars" dans les succursales des banques de Lima attirées dans haut Huallaga par l'apport en devises...
Alain HERTOGHE
© La Croix, Paris, 20-21 novembre 1988
L'irrésistible ascension du Sentier
AYACUCHO, LIMA, envoyé spécial
Le majestueux panorama de la cordillère des Andes, un blindé en bout de piste et les deux rangs de soldats qui attendent les voyageurs : le décor de la zone en état d'urgence est dressé dès l'arrivée à l'aéroport d'Ayacucho (600 km au sud-est de Lima).
"La grève a été prolongée, explique le chauffeur de l'unique taxi présent. C'est déjà le cinquième jour consécutif ! Je vous laisse sur la place d'Armes et je rentre..." Seules des patrouilles de soldats masqués par des cagoules noires sont visibles dans les rues.
"Depuis dimanche, la grève est presque totale, explique Jaime Urrutia, maire adjoint, militant de la Gauche unie, la principale formation d'opposition. Les gens sont terrorisés. Dans les quartiers populaires, les sendéristes menacent de mort ceux qui veulent se rendre en ville." Pour la troisième fois en deux mois, Sendero luminoso (Sentier lumineux), la guérilla maoïste, a paralysé le département où il a pris les armes en 1980. La grève aura duré six jours pour concurrencer, en chevauchant les dates, l'arrêt de travail national décrété les 19 et 20 juillet derniers par les syndicats.
"Ces derniers mois, poursuit Jaime Urrutia, les sendéristes sont à l'offensive avec une nouvelle stratégie : la priorité est donnée aux actions politiques, comme cette grève. Dans les campages, ils massacrent les membres de la défense civile", ces rondes paysannes imposées aux communautés par les militaires. Ils exécutent les autorités locales de l'Alliance populaire révolutionnaire américaine (Apra), le parti au pouvoir, sans épargner les élus de la Gauche unie, considérés comme des traîtres réformistes.
Une timide activité règne au marché d'Ayacucho. "La situation est terrible, murmure, tristement, une vendeuse de jus d'orange. Ils sont en ville... Comment savoir à qui on parle ? - Les gens appuient le Sentier ou ont-ils peur ? - Qui sait ?..." répond-elle.
Ceux qui ne respectent pas la grève seront vite rappelés à l'ordre. Dans l'après-midi, les sendéristes coupent l'oreille d'une bouchère du marché. Sur la route de Huanta, située à 60 km au nord, ils tuent un chauffeur de taxi. "Ils se font respecter, grimace une jeune fonctionnaire de la Corporation, l'organisme d'Etat chargé des projets de devéloppement régionaux. Que voulez-vous faire ? Ici, ce sont les sendéristes qui commandent, pas les militaires."
"La vie, ici, n'est plus possible, se lamente une étudiante. Les sendéristes ont assassiné une amie qui s'était mariée avec un militaire ; une autre a été tuée par les soldats parce que son petit ami était recherché pour subversion..." Ayacucho, "le coin des morts" en quechua. Une guerre sans témoins. Le commandement politico-militaire interdit aux journalistes de sortir de la capitale du département.
"En huit ans, explique le maire adjoint d'Ayacucho, l'armée n'a rien appris. Ils attendent dans leurs casernes les actions des rebelles. Quand ils tuent un soldat, les militaires ne répondent pas ; s'ils tuent un sergent, le tarif est de trois paysans ; s'ils tuent un officier, ils massacrent une communauté entière. Comme à Cayara où, en mai dernier, vingt-huit civils ont été exécutés à l'arme blanche. La répression militaire suscite encore plus de soutien aux insurgés que les discours sendéristes."
Le dernier rapport d'Amnesty International, publié en août, est accablant. Depuis la proclamation de l'état d'urgence à Ayacucho, en 1982, 3.200 personnes - paysans, dirigeants de communautés, responsables syndicaux, militants de gauche - ont "disparu" du fait des militaires. Les exécutions sommaires et la torture sont généralisées.
Selon le responsable péruvien d'une agence non gouvernementale qui travaille dans les communautés, "la guérilla bénéficie d'une réelle base populaire". Préférant garder l'anonymat, il explique que "le Sentier offre au paysan andin l'occasion de se venger de siècles d'agression occidentale. Il peut donner libre cours à sa haine contre le métis, descendant de l'Espagnol, et contre son Etat qui le maintient dans la misère. Quant aux partis de gauche et aux syndicats, ils ont été incapables d'offrir une autre alternative".
Pour Jaime Urrutia, "le Sentier recrute chez les jeunes des provinces où les chances d'étudier ou de travailler sont quasi nulles. Une frustration immense capitalisée par les idéologues sendéristes".
Si Ayacucho reste le principal bastion de la guérilla dirigée par Abimael Guzman, alias "président Gonzalo", rares sont les régions où les sendéristes n'ont pas encore attaqué les forces de l'ordre, assassiné un élu ou dynamité un ouvrage public. Actuellement, 35 des 170 provinces du pays sont en état d'urgence. Selon les chiffres du cabinet du premier ministre, la "guerre populaire" du Sentier a coûté, en huit ans, 5.741 millions de dollars à l'Etat péruvien et entraîné la mort de 10.980 personnes.
Les sendéristes provoquent maintenant le pouvoir jusqu'au coeur de Lima. Le premier jour de la grève nationale de juillet, une cinquantaine de militants, le visage dissimulé par un foulard, ont manifesté sur la place 2-de-Mai, face au siège de la Confédération générale des travailleurs péruviens (CGTP, communiste). L'édition du jour d'El Diario, le quotidien prosendériste, titrait à la une : "48 heures de combat contre l'Apra fasciste".
Quelques jours auparavant, c'est l'armée qui avait été provoquée. Dans une lointaine région amazonienne, une colonne du Sentier avait attaqué une patrouille militaire à la grenade et à l'arme automatique. Bilan : treize militaires tués, dont deux officiers et deux sous-officiers.
"Ils tentent de créer les conditions d'un coup d'Etat, explique Raul Gonzalez, spécialiste du mouvement subversif. Ce qui légitimerait la lutte armée et éliminerait la gauche traditionnelle, première victime d'un putsch. Pour cela, ils minent les institutions de notre fragile démocratie et attaquent directement les militaires. Lima, un tiers des vingt-deux millions de Péruviens, devient un lieu de provocation politique."
La porte d'entrée à la zone d'opération : c'est ainsi que le Sentier qualifie la carretera central, l'unique axe de communication de Lima avec la sierra andine. C'est le cordon alimentaire de la capitale et la voie d'accès à la production minière du pays. Mais aussi un symbole des luttes ouvrières. Cette route, qui traverse le vaste district populaire d'Ate Vitarte, à l'ouest de la capitale, regroupe près de 50% des industries du pays et de leurs 250.000 travailleurs.
En avril dernier, un conflit éclatait dans l'usine textile Tejido e Hilado. Les militants sendéristes, après un long travail d'infiltration, contrôlaient le syndicat. Le patron a refusé la hausse de salaire vertigineuse exigée par le comité de grève. Le lendemain, il recevait trente-deux balles dans le corps. Selon Raul Gonzalez, "le Sentier veut ainsi saper la légitimité de la gauche traditionnelle. Sans chercher à contrôler l'appareil syndical, mais en radicalisant la base pour qu'elle déborde les dirigeants ouvriers et affronte l'appareil répressif".
Les partisans du "président Gonzalo" appliquent la même stratégie auprès des millions de migrants ruraux qui ont fait de l'ancienne capitale aristrocratique une cité plébéinenne et andine. Dans les bidonvilles, les sendéristes se révèlent plus efficaces que les organisations populaires. "C'est Chicago ! commente Raul Gonzalez. Tu installes l'eau dans ce quartier ou je te tue... et le fonctionnaire signe l'ordre d'installer les canalisations. En période de crise économique aïgue, ces méthodes peuvent tenter des secteurs importants de la population..."
Dans le district de San Juan de Lurigancho, la présidente du club de mères local dit son angoisse : "Le dernier plan d'austérité du gouvernement nous mène à la guillotine. Mais nous croyons à la légalité ; nous allons voter Gauche unie en 1990. Les jeunes, eux, vivent les difficultés du foyer et se radicalisent. Ils ne croient plus qu'à la violence..."
Alain HERTOGHE
La "pensée Gonzalo"
El Diario, vendu chaque jour dans tous les kiosques de la capitale péruvienne, est une pièce essentielle de la stratégie du Sentier lumineux. Cet été, le quotidien a publié - sous le titre "L'entretien du siècle" - une interview de 48 pages d'Abimael Guzman, l'ancien professeur de philosophie de l'université d'Ayacucho, devenu, dans la clandestinité, le "président Gonzalo". C'est la première fois, en huit ans de lutte armée, que le chef du Parti communiste du Pérou, le nom revendiqué par l'organisation maoïste, s'exprime.
L'homme le plus recherché du Pérou y réaffirme longuement les thèses idéologiques du Sentier lumineux, déjà diffusées dans de rares pamphlets. "Le marxisme-léninisme-maoïsme est l'unique idéologie capable de transformer le monde" et son application à la "révolution péruvienne" a donné naissance à la "pensée Gonzalo". La "guerre populaire", qui détruira le "vieil ordre", enfantera la "nouvelle démocratie".
Abimael Guzman ne cache pas son admiration pour le "camarade Staline" et, surtout, pour le "président Mao", son maître à penser. Insensible aux évolutions en cours à Moscou ou Pékin, il pourfend le "social-impérialisme soviétique du réformiste Gorbatchev" et le "révisionnisme chinois du pervers Deng Xiaoping". Quant aux autres guérillas du continent, elles ne méritent que mépris pour leur soumission au "bâton de commandement du social-impérialisme".
Le "président Gonzalo", après douze heure de langue de bois qui feront les délices des "sendérologues" émérites, se laisse aller à quelques confidences personnelles.
Cet enfant d'une famille de la classe moyenne provinciale, âgé aujourd'hui de 54 ans, dit se souvenir des reportages radio sur la seconde guerre mondiale qui l'avaient convaincu de la "capacité transformatrice de la guerre".
Se proclamant "fils de la lutte des classes", il découvre le marxime lors de ses études secondaires en lisant Principes du léninisme de Staline. Mais c'est Ayachucho qui lui fera découvrir la paysannerie et "la lumière des thèses du président Mao". Lors d'un voyage en Chine, il ne pourra malheureusement apercevoir le "Grand Timonier" que de loin. A Pékin, il dit avoir reçu "des leçons magistrales données par des révolutionnaires éprouvés".
A.H.
© La Croix, Paris, 17 novembre 1988
Le rêve brisé des Haïtiens
PORT-AU-PRINCE, envoyé spécial
Dimanche soir, les armes automatiques avaient repris la parole en Haïti. La première élection libre d'un président après la chute de la dictature Duvalier était annulée
Dimanche, une heure du matin. Un gigantesque brasier illumine le centre de Port-au-Prince. Les macoutes, les anciens membres de la féroce armée privée de la dictature Duvalier, viennent de mettre le feu à une église qui devait servir de bureau de vote. Ils en incendieront encore deux autres et détruiront les émetteurs de Radio-Soleil et Haïti-Inter, tandis que les tirs d'armes automatiques et les grenades offensives maintiendront la ville éveillée jusqu'à l'aube.
Cité Soleil, 8 heures du matin. Le gigantesque quartier populaire accomplit, sous un soleil déjà brûlant, son devoir électoral. Un droit plutôt pour les Haïtiens qui ont rêvé pendant les trente ans du régime duvaliériste à ces élections démocratiques rendues possibles par la chute du dictateur en février 1986.
Des brigades de vigilance, créées suite aux violences provoquées par les duvaliéristes, depuis le dimanche précédent, contrôlent les entrées du bidonville. L'ambiance est calme. De longues files attendent patiemment devant les bureaux de vote, également protégés par les comités de vigilance.
Mais, dans une autre partie de la ville, le drame se noue. Devant l'école Argentine, transformée en bureau électoral, les électeurs sont déjà nombreux. Soudain, du coin de la rue, déboulent plusieurs jeeps emplies d'hommes armés. Ils tirent sur la foule et les journalistes présents.
Pendant de longues minutes, ils vont littéralement dépecer à la machette les blessés qui n'ont pu se réfugier à l'intérieur de l'école, tandis qu'une partie de cache-cache mortelle s'engage dans le quartier entre les tueurs aux lunettes noires et les rescapés. A ce seul endroit, quinze morts ont été relevés.
Un peu partout, dans Port-au-Prince, des hommes armés sèment la mort et la panique. Au moins une fois, selon les témoignages des blessés, ce sont les soldats qui mitrailleront les votants. Un observateur français, parti à la recherche de journalistes rescapés de la tuerie de l'école d'Argentine, verra même un commando conjoint militaires-civils. A 7h30, une coopérante française avait vu dans la rue une centaine d'hommes en armes de l'ex-colonel Claude Raymond, considéré comme l'un des "parrains" duvaliéristes.
Vers 9 heures, le Conseil électoral provisoire (CEP), qui se sera battu jusqu'au bout pour assurer la tenue du scrutin, annonce à la radio, par la voix de son président Ernst Mirville, le report du scrutin. A Cité Soleil, c'est la consternation. "Je veux voter, le peuple a faim", pleure une vieille dame devant son rêve brisé. "C'est trop dur", dit un autre dont les yeux traduisent tout le désespoir du monde.
En fait, depuis samedi, on se doutait que les élections n'auraient pas lieu dans plusieurs parties du pays. En raison des exactions des partisans de l'ancien régime, bénéficiant de la complicité de l'armée, les urnes et les bulletins de vote n'étaient pas arrivés partout. Dimanche matin, l'anarchie était telle que le CEP, dont les membres se cachent, était acculé à jeter l'éponge. Jusqu'à la fin de la matinée, les tueurs ont poursuivi leur chasse aux journalistes et aux observateurs étrangers éparpillés dans la ville. L'armée, très peu présente, n'est jamais intervenue, laissant les macoutes maîtres de la ville.
En fin de matinée, le spectacle de l'hôpital général de Port-au-Prince ressemble à un cauchemar. Des hommes et des femmes de tous âges, des enfants, blessés pour la plupart par balles, remplissent les couloirs des urgences. Au bloc opératoire, les médecins tentent de sauver quatre personnes. Selon un infirmier, il y aurait une trentaine de morts dans la morgue, ce à quoi il faut ajouter 67 blessés.
Pour les journalistes, le bilan est lourd également : Carlos Grullon, un caméraman dominicain, a été assassiné de sang-froid d'une rafale de mitraillette et est décédé à l'hôpital. Cinq autres reporters auraient été blessés par balles, mais leur vie ne serait pas en danger. Retranchée dans l'hôtel Holiday Inn, la presse a attendu la conséquence politique des tueries. Vers 15h, un communiqué du Conseil national de gouvernement (CNG), dominé par les militaires, a été diffusé à la télévision, qui a annoncé la dissolution du CEP et l'annulation de la loi électorale.
Vers 18h30, le général Henry Namphy, président du CNG et commandant en chef de l'armée, s'est adressé aux Haïtiens pour accuser le CEP d'avoir "violé sciemment la Constitution et la loi électorale" et de s'être transformé en "menace pour l'unité de la famille haïtienne". Ajoutant que le CEP avait "invité des puissances étrangères à s'ingérer dans les affaires internes du pays", le général Namphy a affirmé que le CNG respecterait le calendrier électoral et que les Haïtiens auraient un "président librement élu" pour le 7 février 1988.
Par cette déclaration, le général Namphy mettait fin à scénario semble-t-il soigneusement préparé par le secteur dur de l'armée et les duvaliéristes. Depuis dimanche dernier, une véritable stratégie de la tension était entretenue par les violences des macoutes qui agissaient dans l'impunité la plus totale. Samedi en province et dimanche à Port-au-Prince, l'armée laissait les duvaliéristes terroriser la population et s'attaquer aux étrangers. Par ailleurs, depuis plusieurs jours, la télévision d'Etat donnait la parole à des candidats écartés du scrutin par le CEP pour leurs liens notoires avec l'ancien régime. Clovis Desinor, ancien ministre de Duvalier, appelait ses partisans à s'abstenir et à "aller le manifester devant les bureaux de vote".
D'autres candidats, reconnus mais ayant peu de chances de l'emporter, accusaient le CEP d'avoir favorisé le Front national de concertation (centre-gauche) et s'étaient retirés des joutes électorales à la dernière minute. L'offensive finale du week-end pouvait commencer.
Dimanche soir, les armes automatiques avaient repris la parole. Pour les plus optimistes, ce "coup d'Etat militaire" signifiait la fin des violences, l'armée ayant atteint son objectif : obliger le CEP à annuler lui-même les élections pour en organiser d'autres à sa convenance et avec des candidats duvaliéristes. Mais, pour les plus pessimistes, l'armée et les macoutes pourraient vouloir régler leurs comptes "à la chilienne" aux militants des organisations populaires.
Alain HERTOGHE
© La Croix, Paris, 1er décembre 1987
" Brûlons la jeep... "
PORT-AU-PRINCE, envoyé spécial
Dimanche 28 novembre doit se tenir en Haïti la première élection libre d'un président après la chute de la dictature Duvalier en 1986. Ces derniers jours, des troubles ont été signalés dans l'intérieur du pays. En tentant de s'informer de première main, notre envoyé spécial s'est retrouvé menacé
Samedi 27 novembre, Saint-André, une petite ville à 100 km au nord de la capitale Port-au-Prince. Destination : la vallée de l'Artibonite, où les partisans de l'ex-dictateur Duvalier, les macoutes, et les militaires de la région sèment la terreur depuis plusieurs semaines pour tenter d'empêcher la tenue du scrutin.
Jeudi dernier, une équipe d'Antenne 2, en reportage tout près de Borel, a essuyé les coups de feu de soldats qui ont ensuite froidement assassiné trois habitants de ce village. Un bureau de vote a été incendié, ainsi que la maison d'un candidat au Sénat.
La région est tellement dangereuse que la plupart des observateurs étrangers refusent de s'y rendre. Mais, suite à l'appel inquiet du P. Salvetti, un prêtre français qui vit dans la région, nous avons décidé avec un confrère et deux observateurs européens de nous rendre dans la vallée dès la veille du scrutin. Voilà plus d'une heure que nous roulons, laissant derrière nous l'ancien Club Méditerranée désaffecté depuis la chute de la dictature Duvalier. Des pierres et des troncs d'arbres en travers de la route laissent penser que la nuit à dû être chaude. "Danger ! Danger !", nous crient des paysans au passage de notre jeep.
Dans quelques kilomètres, nous serons à Saint-Marc. Soudain, dans un virage, un barrage nous interdit le passage. Deux hommes s'avancent vers la voiture en brandissant des machettes. Au même moment, une camionnette civile pleine de soldats se fait ouvrir le passage. Nos regards inquiets ne rencontrent que l'indifférence dans les yeux des deux soldats assis à l'arrière du véhicule. Déjà les hommes aux machettes sont sur nous, alors que les militaires nous abandonnent à notre sort. "Partez !", hurle l'un des deux agresseurs, les yeux fous de colère.
Alors que la voiture manoeuvre, il frappe violemment sur le capot avec sa machette. Changeant d'avis, il nous ordonne avec des grands gestes de sortir de la jeep. Plusieurs autres paysans les ont rejoints.
"Êtes-vous une brigade de vigilance ?" L'homme qui a frappé sur la voiture fait non de la tête avec mépris. Heureusement, Jean-Claude Patassini, observateur pour le Collectif Haïti, parle créole ; à voix très basse, il leur demande pourquoi ils se mettent ainsi en colère et leur propose de nous laisser partir. Pendant quelques instants, la tension baisse, les visages deviennent moins hargneux.
C'est alors qu'arrive en courant un groupe d'une vingtaine d'hommes menés par un gros paysan en tee-shirt jaune et armé d'un pistolet. Un d'entre eux brandit un bidon d'essence. Instantanément, nos premiers agresseurs redeviennent menaçants.
"Brûlons la jeep !", jette celui qui porte le bidon au milieu du tohu-bohu général. L'homme au revolver nous fait signe de relever nos chemises. Ce que nous faisons avec le plus grand calme, la peur au ventre. "Rentrez dans la voiture !", crie-t-il ensuite.
Tout de suite, un autre, sortant également un revolver, nous interdit l'entrée du véhicule. Il oblige mon confrère à sortir son magnétophone et à le lui donner. Deux fois, il le jette à terre, avant de le frapper avec la crosse de son arme. Ensuite, il décide de tirer sur l'appareil, mais son arme fait long feu.
Le représentant du Collectif Haïti tente de calmer le jeu en montrant sa carte d'observateur. D'un geste vif, l'individu au tee-shirt lui colle son revolver sous le menton. Un troisième sort aussi une arme à feu. Les machettes se font menaçantes. Pendant une indéfinissable moment, nos vies semblent comme en suspens.
"Montez ! Montez !", crie alors l'homme au tee-shirt jaune. Rapidement, nous entrons dans la voiture. Il nous fait signe de partir. La voiture démarre, tandis qu'il court, le revolver pointé sur Jean-Claude Patassini au volant. Finalement, il s'arrête, alors que le autres crient : "Tire ! Tire !". Très vite, nous sommes hors de portée.
De retour à Port-au-Prince, nous apprenons que d'autres journalistes se rendant à Gonaïves, ville plus au nord, ont vécu des expériences similaires. Certains d'entre eux ont dû se réfugier à l'archevêché de la ville ou se cacher chez des habitants.
Le matin même, le Conseil national du gouvernement avait rendu public un communiqué interdisant le port d'armes, excepté pour les forces de l'ordre. Le même texte assurait que l'armée allait garantir la sécurité des personnes et des biens à partir de ce même samedi. Des instructions visiblement ignorées par les soldats de l'Artibonite.
Une chose paraissait certaine, dès samedi soir : dimanche, les paysans de cette vallée se retrouveraient seuls, en l'absence de tout observateur, pour tenter d'aller voter, alors que les nostalgiques de la dictature pourraient en toute tranquillité et avec la complicité des militaires attaquer les files d'électeurs devant les bureaux de vote.
Alain HERTOGHE
© La Croix, Paris, 1er décembre 1987
Les escadrons de la mort sont à Los Angeles
LOS ANGELES, envoyé spécial
La ville de Los Angeles aux Etats-Unis est... la deuxième ville salvadorienne au nombre d'habitants. Etonnant ? Pas tellement si l'on songe que la guerre civile au Salvador a entraîné un flux de réfugiés, dont 350.000 à L.A. Mais, avec ses opposants, ce petit pays d'Amérique centrale a aussi exporté chez l'Oncle Sam ses trop tristement célèbres "escadrons de la mort".
Cinq heures de l'après-midi, trente degrés à l'ombre. La jolie Salvadorienne a le sourire. Le regard des hommes s'attarde sur elle au feu rouge. Yanira ne réalise pas qu'une camionnette suit sa voiture. Quelques instants plus tard, alors qu'elle ferme son véhicule à clé, elle sent la pointe d'un couteau dans son dos. "Pas un mot, pas un geste, sinon tu meurs", murmure l'agresseur qui la pousse dans la camionnette et lui bande les yeux. Six heures de cauchemar commencent.
"Ils étaient trois, raconte Yanira. Ils m'ont bâillonnée, puis m'ont accusée de travailler pour la guérilla, d'être communiste. Ils voulaient que je donne l'adresse d'autres activistes. Ensuite, ils m'ont frappée, brûlée avec des cigarettes, violée avec une espèce de gros bâton. A un moment, un des trois a proposé de me tuer puisque je ne parlais pas. Non, a dit un autre, il faut que les autres sachent que maintenant nous sommes ici. Ils m'ont dit que si je continuais mes activités contre le gouvernement Duarte, mon fils subirait le même sort."
Cette scène ne se déroule pas au Salvador, où la violence politique fait partie de la vie quotidienne. Yanira, 22 ans, a été séquestrée le 6 juillet dernier à Los Angeles, L.A. comme disent les Américains, la ville d'Hollywood et de Disneyland. A quelques kilomètres des plages de Santa Monica où les belles Californiennes, les beach bunnies, laissent admirer leur corps bronzé.
Los Angeles est devenue la deuxième capitale du Salvador, ce petit pays d'Amérique centrale (5,5 millions d'habitants) déchiré par sept années de guerre civile. Avant 1980, L.A. ne comptait que quelques milliers de Salvadoriens attirés par le rêve américain. Ils sont aujourd'hui 350.000 à avoir fui la guerre et la répression d'une armée aux prises avec un puissant mouvement de guérilla. La plupart ont fait le voyage en bus, à travers le Guatemala et le Mexique, avant de passer clandestinement la frontière californienne.
Yanira a rejoint sa mère à L.A. en 1982. Son père avait peur pour sa fille qui manifestait avec les élèves de son école pour la libération de professeurs "disparus". En mai dernier, c'est lui qui avait reçu, au Salvador, une lettre la menaçant de représailles si elle continuait ses "activités" aux Etats-Unis. Une lettre style "escadron de la mort", ajoute Yanira.
Un document d'Amnesty International du 18 juin dernier rappelle que les sinistres "escadrons de la mort", responsables de centaines d'assassinats politiques par mois au début des années 80, étaient "composés habituellement de militaires et de policiers en civil agissant sous les ordres d'officiers supérieurs". Cette forme de répression a diminué depuis l'élection en 1984 d'un président civil, le démocrate-chrétien Napoleon Duarte. Mais, selon Amnesty International, les "escadrons" sont de retour en force au Salvador depuis janvier dernier.
Une Guatémaltèque, travaillant avec les réfugiés salvadoriens dans la même église protestante que Yanira, a aussi porté plainte auprès de la police de L.A., après avoir été séquestrée par deux hommes qui lui ont conseillée de ne plus fréquenter les activistes. Les deux jeunes femmes affirment que leurs ravisseurs parlaient avec un fort accent salvadorien.
Selon le Conseil oeucuménique de Californie du Sud, organisme regroupant plusieurs dizaines d'églises et de synagogues qui aident les réfugiés, une syndicaliste exilée a reçu une lettre menaçant de mort dix-neuf réfugiés actifs dans des organisations qui dénoncent la répression du régime Duarte et prônent un dialogue entre la guérilla marxiste et le gouvernement de San Salvador. "Martha Alicia, annonçait le texte, vous allez mourir avec vos camarades terroristes pour avoir trahi le pays."
Le spectacle offert par la cour intérieure de Notre-Dame la Reine des Anges, la plus ancienne église catholique de L.A., n'a rien à voir avec l'image donnée de la capitale mondiale du cinéma dans les guides touristiques. Un couple de Latinos endimanchés se recueille devant une statue de la Vierge de Guadalupe, adorée par les Mexicains, alors qu'une foule basanée et multicolore entre et sort de la chapelle.
La Placita (petite place), comme la nomment les fidèles, est la principale paroisse hispanique de la ville. Son curé, le Père Luis Olivares, fait figure de champion de la cause des réfugiés salvadoriens et d'opposant farouche à l'aide militaire américaine donnée au gouvernement Duarte. Le 15 juillet dernier, il recevait dans son courrier une lettre avec les initiales E.M. et le chiffre 1. Selon lui, les initiales signifient "escadron de la mort" et le chiffre, communiqué n° 1.
"Quatorze prêtres ont reçu la même lettre au Salvador avant d'être assassinés", explique le Père Olivares, devant une photo d'Oscar Romero, l'archevêque de San Salvador, tué en pleine messe en 1980. Pour lui, tout prouve que "les auteurs de cette campagne d'intimidation viennent directement du Salvador".
"Ils ont l'habitude d'agir en tout impunité, dit-il. Ils n'avaient sans doute pas prévu le scandale que leurs méthodes provoquerait aux Etats-Unis. Surtout en s'en prenant à moi, car je bénéficie du soutien de l'archevêque de L.A., du maire et de nos représentants au Congrès.
"Protéger et servir." La devise s'inscrit en gros caractère sur la Chevrolet de la patrouille en faction devant l'imposant quartier général de la police de Los Angeles, où le commandant William Booth a son bureau. Chargé des relations avec la presse, l'officier explique que les faits dont le Père Olivares et les réfugiés ont été victimes sont des "crimes" selon la loi américaine. L'enquête a été confiée à la division antiterroriste.
"Il y a de fortes présomptions, ajoute-t-il, que les différents crimes soient liés. Nous prenons très au sérieux les allégations selon lesquelles il s'agirait d'escadrons de la mort salvadoriens." Le FBI a aussi ouvert une enquête et le maire de L.A. a promis une forte récompense pour toute information menant à l'arrestation d'un suspect.
Accablé par la chaleur étouffante des premiers jours de l'automne californien, le quartier centraméricain de L.A. a les apparences de n'importe quelle ville du Salvador ou du Guatemala. Dans les "restaurants salvadoriens", on déguste en famille les pupusas, des galettes de maïs rondes fourrées de viande ou de fromage. L'ambiance joyeuse des rues animées cache pourtant un climat d'inquiétude.
"Cela a commencé de la même manière au Salvador en 1977, se souvient Dinora, mère de famille. Et ce n'est pas terminé." Pour Luis, cuisinier dans un restaurant du quartier, "ce sont les militaires salvadoriens". "Ils veulent nous terroriser, dit-il. Lors des fêtes de l'Indépendance, le 15 septembre, des activistes devaient prendre la parole. Il y avait beaucoup moins de gens que les années précédentes."
Plusieurs réfugiés menacés ont déménagé. La police patrouille dans leur quartier. Les activistes visés en juillet ne veulent plus que leur nom soit publié. "J'ai peur", s'inquiète Carlos, qui dit avoir perdu ses trois frères assassinés par les "escadrons" au Salvador. "Ils sont toujours là, affirme Roberto, récemment arrivé et hébergé par des prêtres avec quatorze autres réfugiés. Quatre types sont venus fin août nous menacer de mort si on continuait à dénoncer la situation au Salvador.
Le fantôme de la guerre civile a rattrapé ceux qui pensaient l'avoir fuie...
ALAIN HERTOGHE
© La Libre Belgique, Bruxelles, 17 novembre 1987
Le Honduras, où les contras sont chez eux
TEGUCIGALPA, envoyé spécial
Rien ne semblait destiner le Honduras et sa capitale au nom inoubliable, Tegucigalpa, à devenir un des lieux les plus fréquentés par les journalistes étrangers. Avec son aéroport sans éclairage, le plus pauvre pays d'Amérique centrale n'avait jamais eu droit aux honneurs de la grande presse internationale comme ses voisins secoués par des tremblements de terre ou des flambées révolutionnaires. La victoire des sandinistes au Nicaragua en 1979 et l'atmosphère insurrectionnelle du Salvador en 1980-81 allaient rapidement corriger cet oubli.
Sirotant un jus de fruit exotique au bord de la piscine de l'hôtel Maya, les reporters de tous poils échangent leur impressions sur la "République du Pentagone" ou le "Paradis des contras". La bar de l'hôtel, où se commentent les dernières rumeurs avec un chef de la contra ou un diplomate américain, mérite de figurer dans les meilleures pages d'un prochain "S.A.S.".
Depuis l'élection de Ronald Reagan, le Honduras s'est transformé en pièce maîtresse de la stratégie américaine pour combattre la "menace communiste" dans la région. Selon le président du Congrès hondurien, l'aide économique et militaire des Etats-Unis à son pays en 1981 "a été plus importante que l'ensemble de l'aide américaine de 1900 à 1980". Depuis, elle se monte annuellement à environ 200 millions de dollars par an. Cinquante-deux séries de manoeuvres conjointes des armées américaine et hondurienne ont eu lieu dans le pays depuis 1981. "Des troupes d'invasion prennent d'assaut le port de Trujillo", titrait avec humour un des quotidiens honduriens à la mi-mai, lors du débarquement amphibie de milliers de Marines sur la côte atlantique.
La population hondurienne ne semble en général pas indisposée par la présence américaine. A l'exception des habitants de Comayagua, ville voisine de la base de Palmerola où l'armée américaine maintient de manière "non permanente" onze cents soldats par un système de rotation de troupes. Le développement de la prostitution a provoqué la fureur des habitants et le gouverneur du département a décidé de fermer, début mai, les bordels de l'ancienne capitale, en demandant au commandant américain de Palmerola de ne plus laisser sortir ses hommes.
La présence des contras provoque par contre un rejet général. Les murs de Tegucigalpa sont couverts de graffitis exigeant leur expulsion du pays et la manifestation du 1er mai s'est transformée en défilé demandant leur départ.
Alors que leurs chefs fréquentent les meilleurs restaurants et discothèques du boulevard Morazan dans la capitale, les contras sont présents tout le long de la frontière avec le Nicaragua. "L'armée hondurienne a laissé la contra s'installer dans toute la zone orientale du pays, explique Rodrigo Wong, journaliste-vedette de Radio-America. Ils se sont rendus maîtres de villages entiers et ont saccagé les plantations de café. Ils ont baptisé "Nouveau Nicaragua" un territoire de 450 kilomètres carrés. Quinze mille paysans honduriens sont aujourd'hui réfugiés à l'intérieur de leur propre pays alors que nous ne sommes pas en guerre !"
Rodrigo Wong a été victime d'un attentat à la bombe suite à ses éditoriaux demandant l'expulsion des rebelles antisandinistes. Tout comme Ramon Custodio, président de la Commission hondurienne des droits de l'Homme : "Au début, les contras étaient des petits groupes irréguliers. Pour survivre, ils travaillaient pour les escadrons paramilitaires. Beaucoup d'assassinats d'opposants politiques ont été commis par eux. Aujourd'hui, ils s'en prennent aux paysans de la frontière qui ne collaborent pas avec eux."
La lecture de la presse hondurienne est surréaliste. Alors que le gouvernement et l'armée affirment que les contras ne sont pas présents au Honduras, des députés de la majorité demandent leur expulsion et exigent des dédommagements du gouvernement de Washington accusé d'être à l'origine du problème. "Dans ce pays, explique Victor Meza, directeur du Centre de documentation hondurien, il y a la version officielle et la version réelle. Comme si l'hypocrisie était une institution permanente de la politique nationale. Les autorités se font un devoir de mentir en sachant qu'elles ne trompent personne ! La vérité, c'est que le gouvernement n'a ni la force ni la volonté de s'opposer aux décisions américaines."
Les rumeurs de corruption font aussi partie du folklore de cette ancienne "république bananière". La presse américaine dénonce régulièrement les détournements de l'aide au Honduras ou à la contra installée sur son sol. Selon Victor Meza, la menace de guerre s'est transformée en "très bonne affaire" pour certains ministres et hauts gradés honduriens. "Mais, ajoute-t-il, une guerre avec le Nicaragua serait une catastrophe. D'abord parce que nous ne sommes pas sûrs de la gagner. Ensuite parce que l'arrivée des contras au pouvoir à Managua ferait fuir l'aide américaine vers le Nicaragua..."
L'hypothèse plus probable d'une défaite militaire de la contra et de l'installation permanente de milliers d'hommes armés dans le pays est un véritable cauchemar pour les responsables honduriens. "Qui les sortira du pays ? demande German Leitzellar, représentant de l'opposition parlementaire. Nous risquons une guerre interne pour expulser les contras !" Victor Peralta, leader de l'Union paysanne nationale, craint le pire : "Une défaite de la contra pourrait provoquer un nouveau Liban au Honduras. Les rebelles antisandinistes occupant nos terres et nous obligeant à nous entasser sur la partie cultivable qu'ils nous laisseraient..."
Même si cela ne fait pas rire les Honduriens, si un quelconque hasard vous conduit à Tegucigalpa, demandez au premier chauffeur de taxi la "maison des contras" ; ils connaissent tous le chemin...
ALAIN HERTOGHE
© La Libre Belgique, Bruxelles, 23-24 mai 1987
La contra contrainte à l'efficacité
SAN ANDRES, envoyé spécial
"Si le Congrès américain renouvelle son aide, les sandinistes ne supporteront pas plus d'une année supplémentaire le rythme de la guerre", affirment les contras avec qui notre envoyé spécial, Alain Hertoghe, a passé quelques jours. "Sans l'aide du Congrès, ils ne peuvent affronter nos troupes plus d'un an", assure de son côté un officier sandiniste rencontré au même moment "de l'autre côté" par un journaliste allemand, Michael Stührenberg. Des deux côtés des combats : des hommes, avec leurs convictions. Ce sont ceux-là qui vous sont présentés.
"A la grâce de Dieu !" hurle le pilote en lançant à plein régime son petit avion à hélices sur la piste d'envol improvisée en bordure d'un champ. Quelques minutes plus tard, la ville de Catacamas, à deux heures de route de la capitale du Honduras, n'est plus qu'un petit point perdu au milieu des immenses haciendas du département d'Olancho. L'appareil se pose après une demi-heure de vol sur une autre piste de fortune située sur une berge du rio Coco qui sépare le Honduras du Nicaragua.
La base de San Andrès, installée sur la rive hondurienne, représente le centre névralgique de l'offensive lancée depuis décembre par la Force démocratique nicaraguayenne (FDN), la principale organisation militaire de la contra. L'approvisionnement est parachuté quotidiennement par des avions en provenance de la base hondurienne d'Aguacate, d'où la CIA gère très officiellement les cent millions de dollars d'aide militaire et logistique votés par le Congrès américain en faveur de la guérilla antisandiniste. Armes, munitions et vivres sont ensuite acheminés dans le nord du Nicaragua par des pirogues à moteur qui descendent le rio Bocay, puis à dos de mules jusqu'aux zones où les contras combattent le régime sandiniste.
"Notre réseau est totalement opérationnel depuis l'arrivée de l'aide du Congrès fin 1986", explique, torse nu et coiffé d'une casquette de baseball, le commandant Chicle. "Nous avons des camps sur le rio Bocay jusqu'à 40 kilomètres de San José, la principale garnison sandiniste du département de Jinotega", ajoute le responsable des approvisionnements en profondeur.
Le lendemain matin, je suis réveillé par les claquements de mains réguliers des femmes aplatissant les galettes de maïs qui, avec les haricots noirs, constituent le quotidien de tous les guérilleros d'Amérique centrale. L'effervescence règne déjà dans le camp. Une patrouille d'une dizaine de combattants, kalashnikov en bandoulière, s'enfonce dans la jungle en direction du Nicaragua. Un commandant aux traits indiens marqués finit de donner des ordres par walkie-talkie. "Je suis Victor, m'annonce-t-il. Plusieurs patrouilles sont déjà parties à l'aube car nous avons détecté des infiltrations sandinistes. Sans doute des groupes de reconnaissance préparant une offensive pour nous expulser de la régiond de Bocay." Plus question d'aller visiter les camps du FDN en territoire nicaraguayen. "Pour votre sécurité", souligne Victor. Depuis ce matin, l'approvisionnement aérien est interrompu. De peur que les commandos sandinistes soient équipés de missiles sol-air.
La défense de San Andrès se prépare. La base est disposée autour de la piste en un arc-de-cercle de petits camps éparpillés sur plusieurs collines et sous le couvert de la jungle. Des combattants sortent de leur caisse deux missiles sol-air Redeye tout neufs. "Ce sont les premiers arrivés avec l'aide américaine", précise Victor. Avec deux mitrailleuses 12,7 mm d'origine soviétique fournies aussi par l'aide du Congrès, ils constitutent la défense de la base contre les hélicoptères de combat sandinistes.
Pendant plusieurs jours, contras et sandinistes vont jouer à cache-cache dans la jungle inhabitée du nord du Nicaragua, tandis que je remonte le rio Coco pour retrouver le groupe du commandant Toño, de retour de six mois de campagne militaire au centre du Nicaragua.
Hitler arrête et relève son moteur Johnson. A l'autre bout de la pirogue, le combattant qui scrute les eaux de la rivière vient de crier "sec... sec...". Les contras se jettent à l'eau pour pousser la pirogue. A cette époque de l'année, la fin de la saison sèche, le niveau du rio Coco est au plus bas. Mais Hitler, un indien Miskito originaire de la région, connaît par coeur les fonds de la rivière. La poignée du moteur dans une main, le fusil FAL à portée de l'autre, il réapprovisionne jour après jour les combattants de retour du Nicaragua.
Après avoir remis en marche son moteur Johnson, le Miskito montre du doigt quelques dizaines de maison de bambou et des plantations de bananes abandonnées à la jungle nicaraguayenne. "C'est Tuburus, dit-il dans un sourire. Je suis né là. Les piricoacos (les "chiens jacasseurs" est le nom donné aux sandinistes par les contras) ont déplacé de force les quatre-vingt-cinq familles de mon village. Maintenant, les anciens meurent de tristesse dans des camps de concentration proches de la ville de Jinotega. Voilà pourquoi j'ai rejoint la FDN !"
En 1983, les sandinistes ont évacué les milliers d'habitants de la région "pour leur sécurité" et les ont installés dans des coopératives agricoles de l'intérieur du pays. Ils ont ainsi privé la contra d'une population la soutenant dans sa majorité car elle n'avait pas souffert de la dictature de Somoza et se méfiait du dirigisme des sandinistes.
Après un long voyage sous un soleil de plomb, apparaît le campement du commandant Toño, installé sur la rive hondurienne. Des combattants déchargent rapidement les sacs de maïs et les caisses de munitions que transporte la pirogue. "Avec les cent millions de dollars du Congrès, nous effectuons une grande poussée depuis décembre, explique Toño. Nous avons abattu huit hélicoptères, détruit un nombre sans fin de garnisons, d'installations agricoles, de pylones électriques et de ponts ; nous avons pris en embuscade plus de deux cents véhicules militaires. Si le Congrès renouvelle son aide, les sandinistes ne supporteront pas plus d'une année supplémentaire le rythme de la guerre..."
Comme la plupart des commandants, Toño est un ancien garde somoziste qui a fui le Nicaragua en 1979, lors de la victoire des révolutionnaires sandinistes. "Comment peut-on dire que la FDN se compose des anciens gardes somozistes qui continuent de commettre des atrocités contre la population civile ? s'indigne Toño. Nous avons vingt mille combattants (environ douze mille, selon les observateurs) et Somoza n'avait pas dix mille gardes. Les jeunes paysans qui combattent avec nous ont de la famille au Nicaragua. Nous commettrions ces atrocités contre les parents de nos propres combattants. C'est absurde !"
La centaine de contras présents acquiesce. Ce sont pour la plupart de jeunes paysans. Ils expliquent leur choix par leur expérience des sandinistes. Certains les accusent de torture, de faire disparaître ou d'assassiner les opposants politiques. "Les piricoacos ont créé une coopérative avec les terres et le bétail de mon père qui avait dû fuir après avoir été accusé d'être contra, explique Ranchero, 22 ans. Je suis parti après avoir reçu mon ordre de mobilisation dans l'armée sandiniste." Silvio, 20 ans, a rejoint la FDN il y a six mois. "Les piricoacos voulaient savoir ce qu'on cultivait et combien de vaches nous avions, se plaint-il. Ce sont eux qui décidaient des prix de vente. Les communistes tuent les libertés des paysans. Quant ils ont voulu m'emmener au service militaire, je suis parti !" Solitario, 25 ans, accusé par les sandinistes d'être un courrier de la contra, a été emprisonné six mois. "J'ai été mis en isolement, torturé, accuse-t-il. Dès ma mise en liberté conditionnelle, j'ai rejoint la FDN. Mon cousin, lui, est parti parce qu'ils voulaient le forcer à s'intégrer à la jeunesse sandiniste."
Alors que je me prépare à un nouveau voyage d'une journée en pirogue, mon confrère allemand, Michael Stührenberg, visite, à 150 kilomètres de là, la sixième Région militaire du Nicaragua. Dans la ville de Matagalpa, il se rend à la Maison de soutien aux combattants. Trois jeunes invalides de guerre installés sur les marches regardent, indifférents, des soldats entasser des cercueils sur un camion militaire. "Ici, personne ne se rend !" annonce une affiche. Désirant garder l'anonymat, un officier sandiniste accepte d'expliquer la scène : "Trois cent cinquante contras ont attaqué par surprise une petite garnison à l'heure du petit déjeuner. Sans rencontrer de résistance. Un coup très dur : vingt-deux morts et sept blessés. Ils ont emmené trente prisonniers et beaucoup d'armement."
L'officier sandiniste admet qu'avec l'aide américaine, la guerre peut continuer longtemps. Selon lui, les contras disposent d'un armement plus sophistiqué, mais ne soutiennent jamais le combat et pratiquent exclusivement l'embuscade ou l'attaque-éclair contre des objectifs soit mal défendus, soit purement civils. "Sans l'aide du Congrès, ils ne peuvent affronter nos troupes plus d'un an", assure-t-il.
Très direct, l'officier reconnaît aussi que "les rebelles ont un certain appui" parmi les paysans de la région nord du pays. "Ils les nourrissent, les renseignent, cachent des campements sur leur propriété", dit-il, indigné. Il dénonce les atrocités commises par la contra contre les paysans favorables aux sandinistes et le recrutement forcé dont ils sont victimes.
C'est parmi les petits paysans des régions nord et centre, aujourd'hui hostiles à la politique agricole sandiniste, que l'ancien dictateur avait recruté la plupart des gardes nationaux et que la contra trouve sa base sociale. Les sandinistes tentent de reconquérir les coeurs de ces paysans en distribuant des dizaines de lopins de terre, un changement à cent quatre-vingt degrés de leur politique qui donnait la priorité aux coopératives d'Etat.
Alors que les sandinistes enterrent leurs morts, j'assiste sur la frontière hondurienne aux derniers préparatifs des contras qui s'apprêtent à défendre le territoire qu'ils contrôlent du côté nicaraguayen. Des centaines de combattants et les missiles Redeye ont été déployés pour tenter de maintenir les camps sur le rio Bocay. "Les sandinistes ne vont pas prendre le Bocay", affirme Mike Lima, un des responsables du commandement stratégique de la FDN. La guerre a déjà coûté un bras à cet ancien officier somoziste qui charge devant nous le chargeur de sa mitraillette avec sa prothèse articulée. "Il leur faudrait cinq mille hommes pour contrôler la rivière, et avec la saison des pluies toute proche, les hélicoptères ne pourront plus les approvisionner", explique-t-il, optimiste.
Sur ces mots, j'ai quitté en avion la base de San Andrès, alors que la bataille du Bocay semblait imminente. Deux jours plus tard, la FDN annonce que l'offensive a commencé et qu'un hélicoptère sandiniste a été abattu. Six jours plus tard, l'armée sandiniste invite les journalistes à constater sur place que ses troupes contrôlent la région du Bocay. Selon les officiers présents, trente-six hélicoptères et trois mille hommes ont rejeté les contras au-delà de la frontière, les combats faisant huit morts côté sandiniste et quatre-ving côté rebelle.
Alors que la contra continue du nord au sud du Nicaragua à harceler le régime de Managua, elle ne peut toujours pas revendiquer le contrôle d'une portion du territoire. Ses bases logistiques, ses camps d'entraînement et ses hôpitaux sont toujours installés au Honduras où les combattants viennent chercher refuger régulièrement. La poursuite de la guerre dépend maintenant du prochain vote d'un Congrès démocrate où dominent les démocrates échaudés par le scandale Iran-contra. Verdict à l'automne...
ALAIN HERTOGHE
© La Libre Belgique, Bruxelles, 23-24 mai 1987
SALVADOR-JOURNALISTES
Trois journalistes étrangers contraints de quitter le pays
SAN SALVADOR, 26 sept 1986 (AFP)
Trois journalistes étrangers, un Français, un Belge et un Allemand, ont été contraint de quitter jeudi le Salvador, après avoir été arrêtés lundi dans le département de Chalatenango (nord du pays, région où la guérilla anti-gouvernementale est particulièrement active) et retenus plusieurs jours par les forces de sécurité salvadoriennes.
Ces trois journalistes sont le Français Eric Venturini, journaliste indépendant travaillant pour la revue Vorwärts, l'Allemand Michael Stührenberg, correspondant de la même revue, et le Belge Alain Hertoghe, qui travaille pour la radio-télévision luxembourgeoise et collabore au quotidien Le Soir.
Selon Eric Venturini, les trois journalistes, arrivés au Salvador le 10 septembre, avaient reçu l'autorisation de se rendre dans le nord du département de Chalatenango, où ils ont pris contact avec la guérilla. C'est en revenant d'un camp de la guérilla qu'ils ont été arrêtés lundi, a-t-il aj