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mardi 20 février 2007

La presse et Internet

L’irruption des technologies numériques est en passe de bouleverser non seulement l’économie des médias traditionnels, mais aussi leurs modes d’organisation, leurs structures et leurs contenus (...) Il n’est pas exagéré de parler désormais d’une période de refondation de la presse. Rapport Tessier, La presse au défi du numérique, février 2007

Encourager des investissements massifs dans le numérique, favoriser les concentrations dans la presse, créer un statut du journaliste citoyen et un label presse internet : ce sont quatre des principales suggestions de Marc Tessier, ancien président de France Télévisions, dans le rapport sur La presse au défi du numérique qu'il vient de remettre au ministre de la culture et des communications.

Le débat est ouvert... tant chez les journalistes que parmi les blogueurs !

Vous pouvez lire, ci-dessous, la synthèse du rapport Tessier, accessible dans son intégralité sur le site du ministère de la culture. Voici des premières réactions de blogueurs : Netpolitique, Quitterie Delmas, Emmanuel Parody, Nicolas Voisin, etc.

LA PRESSE AU DEFI DU NUMERIQUE - SYNTHESE

L’irruption des technologies numériques est en passe de bouleverser non seulement l’économie des médias traditionnels, mais aussi leurs modes d’organisation, leurs structures et leurs contenus.

Ce phénomène ne cesse de s’amplifier, tout en prenant des formes nouvelles, souvent imprévues, comme le montrent les succès des nouvelles propositions faites aux internautes (blogs – fils RSS – podcasts – moteurs de recherche – fournisseurs d’accès investissant dans l’information – sites de petites annonces – informations sur les mobiles etc.…). La presse doit disposer d’une capacité d’adaptation permanente, dans un environnement de concurrence qui se renouvelle sans cesse. Il n’est pas exagéré de parler désormais d’une période de refondation de la presse.

Tous les médias sont touchés. Aucune entreprise n’échappe à une remise en question de ses offres comme de ses choix stratégiques: la presse au premier chef, mais aussi les agences de presse, les chaînes de télévision, les radios. Les années 2005/2006 sont à cet égard des périodes charnières : les tendances paraissent en effet s’amplifier. Après la presse quotidienne et les journaux professionnels, c’est l’ensemble du secteur de la presse magazine qui est désormais concerné, notamment en France.

Le rapport s’efforce de dégager la synthèse des informations disponibles tant sur la diffusion que sur les autres ressources de la presse ; et cela, en rapprochant les données disponibles en France de celles de plusieurs autres pays étudiés en référence.

La tendance est partout la même, globalement négative, mais dans des proportions et un rythme différents selon la capacité d’adaptation des éditeurs. Il faut, à cet égard, souligner combien on peut relever d’exemples de reconversions, relancements ou repositionnements qui ont permis d’enrayer la baisse, voire parfois de reconquérir un lectorat perdu. Ces cas ne doivent pas être sous-estimés. Ils démontrent que rien n’est joué. Mais la presse doit savoir se réinventer. Chacun le sent bien.

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La plupart des Groupes de presse ont réagi en investissant, à des degrés variables, sur les nouveaux supports numériques. Le rapport met en valeur les stratégies développées, la place des sites d’information édités par la presse sur ces supports ainsi que les aléas auxquels les Groupes sont confrontés lorsqu’ils engagent de nouveaux investissements.

Plusieurs facteurs nouveaux doivent être soulignés :

- Le développement de la gratuité qui porte atteinte aux modèles économiques traditionnels de la presse. Cette dernière a du s’adapter, notamment par la multiplication des éditions nouvelles gratuites. Il n’en reste pas moins, on le verra ci-après, qu’une information de qualité suppose la coexistence d’opérateurs financés exclusivement par la publicité et d’autres qui s’appuient sur des ressources plus diversifiées.

- L’augmentation de l’audience des nouveaux supports, même si nombre de professionnels s’interrogent – à juste titre – sur la pertinence des mesures publiées. Un nouveau modèle d’appréciation de l’efficacité des messages et de calcul des tarifs est en train d’émerger, lequel attire de plus en plus les annonceurs.

- L’irruption de nouveaux acteurs, parmi lesquels certains (moteurs de recherche – agrégateurs) détiennent les clés de l’accès au client final et d’autres font une concurrence frontale aux magazines de presse écrite correspondants.

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Les professionnels auditionnés ont conscience du changement de culture qu’impose le nouveau cadre dans lequel la presse doit se développer. Ils ont cependant souligné leurs préoccupations sur les points suivants :

- au plan éditorial, le développement d’une culture de l’instantané, de l’échange libre d’opinions sans hiérarchies préconçues ni références préétablies et de l’accès gratuit aux informations, images et oeuvres de l’esprit. Or, la presse s’est construite à l’opposé de ces tendances.

- au plan commercial, les modes de distribution dont les carences en France tranchent avec l’ergonomie, toujours plus performante, des réseaux électroniques.

- au plan financier, la rentabilité dégradée et la capacité de financement détériorée. Les statistiques réunies par la mission sont éloquentes. A défaut d’être adossés à des actionnaires puissants, nombre d’entreprises de presse, en France en tout cas, n’auraient plus les moyens d’une ambition pourtant nécessaire.

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Certains traits sont propres à la presse française, d’autres sont structurels et se retrouvent donc dans tous les autres pays étudiés.

On peut relever maints contre exemples qui pourraient être heureusement cités. Ils démontrent qu’un positionnement différent est possible. Encore faut-il des entrepreneurs prêts à faire mouvement, des collaborateurs ouverts aux changements d’organisation nécessaires et des financiers désireux de les accompagner. La presse est l’affaire de ceux qui la conçoivent, l’éditent et la financent.

Le rapport vise avant tout à dégager les moyens de rendre à chacun une confiance suffisante dans l’avenir et à placer les acteurs dans un environnement juridique et fiscal adapté à leurs ambitions.

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Changer d'échelle dans les investissements numériques

Les entreprises de presse, comme leurs homologues des médias traditionnels, doivent changer l’échelle de leurs investissements numériques.

Chacun reconnait la nécessité des sites compagnons qui transposent, amplifient et consolident l’audience de chaque organe de presse. Malgré certains retards, la plupart des groupes ont entrepris d’investir dans ce domaine, la presse quotidienne nationale et la presse spécialisée d’abord, les magazines grand public plus récemment.

Mais cela ne suffit pas. Ces sites doivent avoir une attractivité forte pour drainer une nouvelle audience vers l’écrit et surtout répondre aux attentes des lecteurs et abonnés. Ce qui implique un contenu propre, des liens et partenariats spécifiques, une ergonomie en renouvellement constant.

Plus important encore, ces sites doivent devenir multimédias et donc être organisés dans ce sens. Ils doivent également être mis à jour de manière permanente, jouer de l’interactivité avec les internautes et saisir toutes les opportunités nouvelles qu’offre l’apparition de nouveaux modes opératoires sur le web, la téléphonie mobile et les supports type i-pod.

Enfin, la migration vers les applications et supports numériques des recettes publicitaires, comme des annonces classées, oblige les entreprises à se diversifier sur ces nouveaux supports pour préserver leur chiffre d’affaires. Pour cela, une stratégie offensive d’acquisitions ou de partenariats est nécessaire, comme l’illustrent nombre d’exemples cités dans le présent rapport.

Mener de front plusieurs objectifs prioritaires

Les entreprises de presse doivent faire face simultanément à 3 exigences :

- moderniser leurs outils et renouveler leurs formats,

- refondre leur distribution pour l’adapter au nouvel environnement,

- étendre leur champ d’action sur les nouveaux supports.

Sans revenir sur la priorité à accorder à la modernisation des réseaux de distribution, la mission est d’avis que cette triple exigence n’est à la portée que d’acteurs disposant d’une organisation professionnelle, de compétences et de ressources financières adaptées aux enjeux. C’est pourquoi il faut encourager les associations, partenariats et regroupements permettant aux entrepreneurs de presse de faire face à la pluralité des défis qu’ils doivent relever.

L’analyse des textes sur la concentration dans le domaine des médias– notamment au vu des travaux de la Commission présidée par M. Lancelot – ne conduit pas à préconiser une refonte des dispositions législatives applicables, y compris au niveau local. Cependant, la mission souligne l’importance des modalités d’application par les Autorités compétentes afin qu’elles ne fassent pas obstacle aux regroupements nécessaires et aux partenariats envisagés, lorsqu’ils permettent de mieux valoriser le potentiel d’une entreprise de presse – ou lorsqu’ils conduisent à des actions collectives de la presse dans le secteur des nouvelles technologies.

Le pluralisme doit désormais s’apprécier en tenant compte des opportunités qu’offrent les nouveaux médias, tant pour l’expression des opinions que pour leur diffusion. Il est nécessaire aujourd’hui de revenir sur certaines prohibitions dans le domaine de la presse, afin précisément de favoriser son implantation sur les supports numériques.

Consolider la capacité financière des entreprises de presse

Les succès de certaines entreprises de presse sur Internet sont souvent éclatants. Mais il ne suffit plus d’éditer des services d’information de qualité. Encore faut-il les référencer et en diversifier les sources pour faire face à une concurrence accrue et qui se renouvelle sans cesse.

Il est illusoire de croire que les sites dédiés à l’information, l’éducation, la culture seront par nature et durablement l’apanage des éditeurs de presse ou d’ouvrages écrits. Dans de nombreux pays, l’ordre du rapport s’est d’ores et déjà inversé au profit des développements des Groupes audiovisuels, voire de pure players spécialisés sur l’internet.

L’avenir de la presse sur les supports numériques passe par :

- une échelle suffisante pour peser dans le référencement des sites et négocier les meilleures
conditions de partenariat,

- un investissement régulier dans de nouvelles applications ou services,

- des adaptations de périmètre, chaque fois que cette stratégie permettra de mieux valoriser le contenu éditorial des équipes rédactionnelles ou de favoriser l’accès à de nouvelles ressources.

Tout retard est dangereux. Or, la presse en France prend du retard.

La mission a procédé à l’analyse des soutiens financiers dont les entrepreneurs de presse peuvent bénéficier. Elle est d’avis que, sans remettre en cause les modes d’intervention de l’Etat tels qu’ils existent actuellement, l’effort doit avant tout porter sur le renforcement des fonds propres des Groupes de presse.

Ses propositions portent sur les points suivants :

- veiller à ce que les interventions du fonds de modernisation de la presse s’inscrivent dans des projets ambitieux d’économies et de productivité,

- mettre en priorité l’accent sur la mise en oeuvre, trop longtemps différée, du plan de modernisation de la distribution de la presse,

- évaluer l’impact des nouvelles dispositions fiscales adoptées en loi de finances pour 2007 (réduction d’impôt égale à 25% du montant des versements), visant à favoriser l’investissement dans les entreprises de presse

- pour l’avenir, étudier la mise en place d’un fonds dédié à l’investissement dans les entreprises de presse sur le modèle du dispositif France investissements géré par le CDC,

- mettre en oeuvre les opportunités qu’offre le régime fiscal des fondations pour permettre aux particuliers de participer au capital des entreprises de presse, notamment lorsque leur intervention contribue à préserver le pluralisme de la presse,

- étudier également un dispositif fiscal spécifique pour les particuliers sur le modèle des fonds communs de placement pour l’innovation, au cas où ces déductions fiscales applicables au régime des fondations ne donneraient pas les résultats escomptés.

Mieux valoriser l'apport de la presse dans l'environnement numérique

Les relations entre la presse et les nouveaux supports numériques ne se conçoivent pas à sens unique. La presse a beaucoup à apporter, tant par son expérience, son mode d’organisation que par la qualité de ses contenus et ses règles déontologiques.

Il n’y a pas de modèles prêt-à-porter qui puissent s’appliquer aux synergies possibles entre les Groupes de presse, les sites d’information et les nouvelles applications numériques. Cependant, la mission s’est attachée à mettre en oeuvre les moyens, de toutes natures, notamment juridiques, d’une symbiose aussi étroite que possible entre les supports :

- en préconisant une vision nouvelle des droits d’auteurs des journalistes lorsqu’ils exercent leurs activités dans un cadre plurimédia,

- en distinguant à cet effet, une première période courte (quelques jours pour les quotidiens, quelques semaines pour les périodiques) où l’exploitation des droits sur tous supports serait prévue au contrat de travail, d’une période ultérieure où cette exploitation donnerait lieu à une rémunération complémentaire,

- en donnant un cadre légal nouveau aux accords collectifs passés, tant au niveau des entreprises que des branches d’activité, lorsque ces accords portent sur l’exploitation et la rémunération des droits d’auteur.

Ce faisant, la mission n’a pas retenu l’hypothèse d’une refonte législative du droit d’auteur des journalistes. Elle s’est en contrepartie interrogée sur le statut des contributions faites par des internautes ayant noué avec des éditeurs une collaboration régulière et n’ayant pas le statut de journalistes.

De nombreux sites s’ouvrent qui donnent la parole aux internautes, diffusent leurs textes ou vidéos, recueillent leurs informations, après les avoir authentifiées, indexées et vérifiées. Ces sites commencent à offrir des rémunérations sous les formes les plus diverses, selon la nature et la régularité de la collaboration ainsi établie.

La mission préconise que les sites d’information puissent faire appel à ces collaborations en toute transparence et dans un cadre légal et fiscal stabilisé, à l’instar des correspondants locaux de la PQR et de la PHR. Elle appelle de ses voeux l’ouverture d’une réflexion dans ce domaine avec le souci :

- d’adapter le cadre légal et fiscal aux nouvelles pratiques,

- d’organiser les relations entre équipes éditoriales et collaborateurs occasionnels dans le but d’améliorer la qualité des contenus diffusés,

- de mieux valoriser l’information de qualité.

Ce statut serait réservé aux correspondants de sites d’information répondant à certains critères de qualité et à des exigences déontologiques, en particulier l’existence d’une équipe rédactionnelle de journalistes professionnels aptes à vérifier et mettre en perspective les contributions fournies par les internautes.

Diversifier les ressources pour des contenus de qualité

Le développement des supports numériques s’accompagne d’une culture de la gratuité qui tend prendre le pas sur celle du paiement qui a dominé les modèles économiques de la presse et de l’édition depuis des décennies.

Ce phénomène n’est pas nouveau : la radio d’abord, la télévision ensuite (sous réserve de la pratique de la redevance pour financer la télévision publique) se sont aussi développées sans paiement de l’auditeur ou du téléspectateur ; même si, depuis plusieurs années, l’usager a pris l’habitude de payer pour recevoir une offre plus diversifiée (câble – satellite) ou optionnelle (Canal + par exemple).

Le développement des journaux gratuits va dans le même sens.

Et pourtant l’information de qualité, l’organisation rédactionnelle, la collecte par des professionnels reconnus ont un coût ; coût d’autant plus élevé que le contenu est plus spécialisé ou correspond à des courants de pensées et d’opinions plus minoritaires.

La mission est d’avis que le pluralisme des médias électroniques passe par la diversité de leurs ressources… C’est dans cette perspective que doit s’inscrire la proposition d’appliquer aux recettes d’abonnement ou de paiement des sites d’information le taux réduit de TVA à 5,5%, à l’instar des taux applicables dans le domaine de l’audiovisuel. Il est apparu en effet que le taux super-réduit de 2,10% n’était plus applicable à de nouveaux services, compte-tenu de l’existence d’une clause de gel, et que préserver un différentiel au profit de la diffusion sur support papier pourrait se justifier.
Cette disposition fiscale s’inscrit dans une perspective plus générale, de valorisation des contenus payants et par voie de conséquence de protection des mêmes contenus.

La mission estime que le cadre légal actuel répond en grande partie à cet objectif. Toutefois, elle rappelle qu’il est essentiel que les partenaires (agences de presse – sites d’information – journaux) soient en mesure de faire valoir leurs droits et de positionner au mieux leurs offres dans celles des nouveaux opérateurs des réseaux (agrégateurs et moteurs de recherche) et de conclure les partenariats nécessaires. La presse doit peser dans ces négociations de manière collective, via l’appui des Pouvoirs Publics. Elle doit y être encouragée.

Envisager un label des sites d'information

Se pose enfin la question d’un label des sites d’information, fondé sur des critères de professionnalisme (équipe de rédaction autonome), de contenus (informations originales – commentaires d’analyses signés – etc.) et d’organisation. La mission n’a pas pris position de manière définitive tant les opinions à ce sujet se sont révélées contradictoires. Il n’en reste pas moins que plusieurs dispositions préconisées dans le rapport (TVA – aides financières – plateforme éditoriale pour l’application des droits d’auteurs et les contrats de travail des journalistes – statut des correspondants internautes) supposent une qualification des sites ou services concernés par ces propositions.

La presse, en France comme dans plusieurs pays étudiés, connaît de tradition la procédure de labellisation. Les autres médias également, via une Autorité de référence (en France, le CSA) ; Internet et ses services n’ont pas cette tradition. Aussi faut-il réunir les partenaires concernés afin de dégager le consensus nécessaire.

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En conclusion si la presse doit se réinventer elle-même, l’enjeu que constitue le maintien d’une diffusion spécifique, sur un support papier (ou électronique type e-paper), est essentiel. En effet, sans établir une corrélation biunivoque entre le mode écrit de la pensée et de la transmission du savoir d’un côté et le support papier de l’autre, il faut bien voir que le seul développement des supports numériques donnera plutôt l’avantage à l’image et au son au détriment de l’écrit.

Dans le même ordre d’idées, les modes d’organisation sur les réseaux numériques, pour spontanés qu’ils soient, ne doivent pas faire oublier la nécessité d’organisations éditoriales structurées pour valider et authentifier une information. C’est là que le modèle éditorial de la presse et son implantation sur les nouveaux supports peuvent jouer un rôle positif.

La presse doit relever le défi du numérique pour que son modèle et sa déontologie éprouvée puissent survivre dans le nouvel univers.

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