« Versac contre-attaque | Accueil | Union, gnon, gnon... »

jeudi 21 décembre 2006

La bla-blasphère

Je ne connaissais pas Francis Marmande. Ce qui montre que je ne suis pas un homme assez cultivé. Et que je suis un lecteur du Monde bien distrait. Car ce professeur de littérature, cet écrivain, ce musicien, ce pilote d'avion et de planeur collabore au quotidien de référence depuis 1977. C'est à dire depuis l'époque où j'ai lu, à 18 ans, mon premier Monde...

Il aura donc fallu que Francis Marmande exprime tout le mal qu'il pense des blogueurs, de leurs blogs et de leur blogosphère, pour que le tenancier de la chronique culture du Monde cesse d'être un inconnu pour moi. De son article de cette semaine, je n'ai pas tout compris, mais quelle verve dans l'opprobre : barbares, camelots, médiocres, moutonniers (les blogueurs), anabolisant de l'ego (le blog), conjuration des imbéciles, bla-blasphère (la blogosphère)...

Pourquoi tant de haine ? Mystère ! Allez, ravi d'avoir fait ta connaissance, Marmande Francis de l'intellosphère, et sans rancune... :o)

Attends-moi sous l'obélisque

Par Francis Marmande, Le Monde, 21 décembre 2006

Le vieil Esope avait raison : le Net est la meilleure et la pire des choses : On déambule sur le Net comme dans la rue : sans but, pour le plaisir d'avancer. Le monde se joue sous les yeux. Tel blog sonne comme une chanson de Brigitte Fontaine. Ou alors, en avant toutes, la conjuration des imbéciles fait sa révolution...

En août 1968, dix-neuf jeunes gens surdiplômés se donnèrent pour mission de porter la parole révolutionnaire vers les masses. Où ? Sur les plages. Ils singeaient à ravir la grande révolution culturelle du président Mao. Ils avaient appris à lire Tacite et Platon dans le texte et se mirent à parler peuple. Ils se méfiaient de tous les rapports, et surtout du rapport sexuel. Ils ignoraient tout d'Archie Shepp et de Brigitte Fontaine, mais se tassaient dans des caves pour psalmodier des cantiques neuneus.

La nuit, sous leurs draps, ils écoutaient Radio-Tirana avec des regards mauvais. Au nom de la théorie, Mai-68 leur avait paru trop gai, trop petit-bourgeois. Ils détenaient la Vérité. Ils avaient mis la Vérité en détention provisoire. En août, ils se divisèrent (un se divise en deux) en deux groupes. Le premier groupe eut pour tâche de rejoindre les masses de la Côte d'Azur. Son chef obtint la Mercedes blanche de Père, plus un chèque en blanc pour régaler l'avant-garde chez Pic à Valence (trois étoiles au Michelin). Le groupe numéro deux obtint la Côte basque en Peugeot 404 (ils étaient moins bons en "theoria"). On est désolé, quarante ans plus tard, de le leur dire, mais leur révolution culturelle n'était qu'une révolution d'enfants de choeur : ce qu'ils avaient d'ailleurs été presque tous. Voir Victor Hugo : "Qui fut prêtre l'est." (Quatre-vingt-treize).

Bibine que cette révolution préhistorique face à celle qui est en cours. Pour qui a entendu (France Inter, le 13 décembre) le concert de cinq camelots du blog, le doute n'est plus permis. On ne va pas se donner le ridicule de vilipender la télé (adorable broyeuse de mémoire), Internet (table des magiciens modernes), le blog (excellent anabolisant de l'ego). Mais l'euphorie de ces commentateurs politiques nouvellement convertis au blog fait froid dans le dos. Ce n'étaient que rires gras, stupeurs de maîtres à l'égard des ignorants d'Internet, avec, pour tête de Turc, le nom d'Elkabbach.

Combien de blessures orthographiques, combien de refus de grands journaux, combien de renvois d'éditeurs masquait cette danse du ventre ? Qu'avaient-ils donc pris ? Des sucettes colombiennes ? A part un groupe de fumeurs de ganja ou un congrès de Diafoirus luxueusement invités dans un strip-tease colonial, on n'avait pas depuis longtemps vécu semblable exultation. La fille du groupe qui s'attribuait le rôle de l'idiote : De toute façon, plus personne ne lit Libération. Elle en était toute gaie. Le meneur de bande : La presse papier n'en a plus pour longtemps. Et tous de sabler la colombienne.

Ce n'était que joie, revanche des médiocres, théorie sur le off et le pas-off, sur la vérité et le secret, sur l'art de balancer (leur point de jouissance), sur la blogosphère, la bla-blasphère, faut pas s'en faire. Camarades, encore un effort : la "theoria" est sauvée. Ce que tenta le Grand Timonier, avec des résultats mitigés, il faut bien le dire, de très petits moutonniers sont en passe de le réussir. Time Magazine vient de nommer le blogueur homme de l'année. Un peu comme de donner le prix Nobel aux abonnés au gaz.

On s'en balance. On continuera d'écouter Libido de Brigitte Fontaine, de lire Brigitte Fontaine, de chercher la voix de danse de Brigitte Fontaine et de ne boire d'eau que la sienne. Ses Nouvelles d'exil (Flammarion) ou l'art du passé simple. Attends-moi sous l'obélisque (Seuil, 48 p., 19 €) ou le dialogue mal élevé avec les dessins de Victor Hugo. Comme à la radio. La voix de Brigitte Fontaine nous sauve des barbares.

Commentaires

Ah, le cuistre...
Mais heureusement je ne lis plus Le Monde depuis longtemps, depuis que je l'ai pris "la main dans le sac".
Alors, de grace, AH, epargnez nous de le retrouver dans vos colonnes qui sont evidemment toujours a la Une!

J'ai lu ça hier, mais je demande de quelle émission il s'agissait. Il est toujours possible que les blogueurs en question aient été une collection d'imbéciles justifiant ce point de vue, non ?

Bien sûr, cher Hugues... :o)

Françis Marmande se permet de traiter les blogueurs de barbares. Signalons aux barbares qui nous lisent que Monsieur Marmande est un grand amateur de corrida, qui n'est pas du tout du tout barbare, elle. Je lui ai prêté ma plume pour cet hommage à sa mise à mort favorite. Françis, si tu me lis...


Contre la corridaphobie galopante des belles hâmes humanistes, contre les déburnés de tous sexes, élevons le rempart des saines traditions, celles qui font qu’un peuple ne débande pas, ne se débande pas, et reste uni queue haute !

Les traditions, elles n’ont que trop disparu, à l’instar de celle des sacrifices d’enfants aux regrettés temps du dieu Baal. Ça c’était culturel, inamovible le croyait-on alors, ancré dans l’ancestrale coutume qui soude un peuple par la croyance !

Tout n’était dans ce rite que beauté, exaltation de ce que l’homme savait faire de plus raffiné.

Ah cette énorme fournaise aux mains tendues jetant ses proies dans sa gueule béante, sol sans sombra, ce monstre de métal après qui le plus cornu de nos taureaux n’est que veau de lait !

Ah ces prêtres aux costumes chamarrés, processionnant d’un pas altier au son d’un majestueux orchestre !

Ah ces enfants, dénudés pour qu’on jouisse plus du spectacle, leur petite queue ballottant comme celle du taureau, fous de terreur, hurlant pour notre plaisir ! (Ils souffraient, dites-vous. N’importe, comme les taureaux, ils étaient élevés pour ça. Et si vous voulez mon avis, l’enfant, comme l’esclave, comme le taureau, n’est pas un être humain, pas une personne, il n’est personne. Enfant vient du latin : infans, qui ne parle pas, qui n’a pas droit à la parole.)

Ah cette foule, ces hommes et ces femmes extatiques, communiant au même sacrifice, exorcisant leur peur de la monstruosité de l’enfant, de celui qui, s’il grandissait, pourrait les tuer ! Tous mouillant leurs culottes, bon sang de merde et de foutre !

Et donc, après avoir privé nos ancêtres de leurs sublimes idoles de fonte, on voudrait nous priver de nos matadors en collants moule-burnes ? J’ai beau dire aux tantouzes corridaphobes que ce noble art génère des pages de haute littérature dans – entre autres et sous ma plume, sous celles de Jacky Durand, de Bernard Heitz – Le Monde, Libération et Télérama, que les plus grands artistes ont su y puiser leurs plus belles œuvres, que nous avons fait des concessions (nous ne tuons plus des enfants, le taureau a sa chance et de toutes façons on ne voit pas ses larmes) : rien à faire, il faut subir les banderilles de ce vain peuple d’ilotes.

Quelle décadence...

Françis Marmandouille

Un type qui fantasme sur Brigitte Fontaine et sur les matador, qui en plus bosse au "monde", le pauvre, vite, un psy, il a un vrai problème!

C'est triste de vieillir de cette façon ;-oo On dirait du mauvais Celine de la grande époque (39/45 pour les intimes). Allez arrétez de tirer sur l'ambulance déjà qu'écrire dans le monde c'est dur (et je ne vous dis pas écouter Brigitte Fontaine).

Un article sur yahoo concernant les blogs et ce qui s'y rattache : http://fr.news.yahoo.com/22122006/308/blogs-la-mise-mort-serait-prevue-pour-2007.html

Pour ceux qui ont vu le blog d'Arlette nous entrons dans le web 4.0 ;-oooooooo

D'un autre côté, la blogosphère a effectivement un côté "blablasphère". Franchement, le blog, à la base, c'est un gadget: on raconte sa vie et on donne son opinion sur cet espace "publique" qu'est internet, mais dans le fond, ça ne change rien à des habitudes, type journal intime et/ou café du commerce déjà bien ancrées dans le genre humain.

Je rentrerai pas dans l'aspect le plus décousu de l'article (apparement, les blogueurs et autres utilisateurs du net à forte dose ne sont pas les seuls à avoir oublié les vertus du brouillon), mais le fait que certains croient, à chaque nouveau jouet inventé sur le réseau que ça y est, la révolution cyberpunk que nous a promis la SF est en marche a effectivement un côté assez pitoyable.

L'élitisme forcené que pratique Marmande (du genre je suis un intellectuel incompréhensible et je t'emmerde) est en effet assez incompatible avec l'esprit des blogs.

L'utilisation des commentaires est désactivée pour cette note.