Pérou, 1988 (3)
La tentation de la guerre civile
LIMA, envoyé spécial
"Qu'il soit ou qu'il ne soit pas dans l'erreur, qu'il soit ou qu'il ne soit pas un criminel, le sendériste possède ce que nous n'avons pas : mystique et dévouement. Ce sont des gens qui méritent notre respect et mon admiration personnelle. Cela fait partie de notre autocritique, camarades !"
Cette bombe verbale a été lancée par Alan Garcia, président du Pérou, lors d'un discours à quatre cents délégués de la jeunesse du parti au pouvoir, l'Alliance populaire révolutionnaire américaine (Apra), réunis en congrès à Ayacucho en mai dernier.
Au-delà du tollé provoqué par la "déclaration d'Ayacucho", les propos présidentiels témoignent de la confusion qui règne dans de larges secteurs de la jeunesse (21% de la population péruvienne a entre 15 et 24 ans). Trois ans après l'élection triomphale d'Alan Garcia et huit ans après la fin du régime militaire, le Pérou n'a toujours pas trouvé de parade au défi que lui a lancé, en 1980, la guérilla maoïste Sendero luminoso (Sentier lumineux), la plus sanglante d'Amérique du Sud. Plus grave : la tentation de la lutte armée fait d'autres adeptes.
A Ayacucho, bastion des sendéristes, Alan Garcia a dû affronter la fuite en avant des jeunes apristes désillusionnés par la gestion gouvernementale et qui avaient même voulu donner à leur congrès le nom d'un des dirigeants de la guérilla de 1965 !
Les sondages annoncent une déroute électorale de l'Apra à la présidentielle de 1990. "La désillusion règne chez les militants, explique José Luis Perez-Sanchez-Cerro, ministre de la présidence. Le développement réalisé dans les zones marginalisées du pays est minime. Les jeunes demandent que le parti se radicalise."
Un immeuble de la banlieue de Lima. Un étage aux fenêtres occultées. Une quinzaine de jeunes en uniformes vert olive, armés de FAL et de kalachnikovs. Une école militaire clandestine du Mouvement révolutionnaire Tupac Amaru (MRTA), la seconde guérilla péruvienne. Apparu en 1984 comme une organisation urbaine, le MRTA a ouvert, en octobre 1987, un front rural dans le département amazonien de San Martin.
Dirigé par un ami de jeunesse d'Alan Garcia, Victor Polay, alias commandant Rolando, le MRTA recrute chez les jeunes déçus par le légalisme de l'Apra et de la Gauche unie, principale formation d'opposition. Le MRTA, selon ses dirigeants, doit présenter un visage moins sanglant et sectaire de la lutte armée que Sentier lumineux.
"L'histoire du Pérou a démontré que la classe dominante utilisait toujours la violence pour défendre ses intérêts, affirme le commandant Rolando qui nous reçoit dans cet immeuble de Lima. Nous devons créer l'embryon de l'armée révolutionnaire pour remporter les combats décisifs."
"Patrie libre ou mourir, nous vaincrons !" Ce slogan, déjà entendu dans la bouche des combattants du MRTA, a aussi résonné, début juillet, lors du congrès du Parti unifié mariatéguiste (PUM). Avec le Parti communiste, il constitue la principale formation de la Gauche unie, un front électoral actuellement majoritaire, selon les sondages.
"Notre pays avance rapidement vers un affrontement ouvert entre ses différentes classes sociales, un conflit qui sera politique, social et aussi militaire", affirme le nouveau secrétaire général du PUM, Eduardo Caceres, assis devant un portrait du Che Guevara.
La radicalisation gagnerait aussi les jeunes du Parti communiste, dont les modèles sont les PC guatémaltèque et salvadorien qui ont opté pour la lutte armée.
"C'est une provocation ! accuse Alfonso Barrantes, que les sondages donnent actuellement gagnant en tant que candidat de la gauche à la présidentielle de 1990. Nos secteurs ultras utilisent le même langage que ceux du Chili, quelques mois avant le coup d'Etat de 1973. C'est Sentier lumineux, cette version péruvienne de Pol Pot, qui provoque la radicalisation d'une jeunesse désorientée par la crise économique."
"L'atmosphère est très dangereuse, s'inquiète l'ancien maire de Lima, considéré comme un marxiste prudent. Des officiers tombent sous les balles des sendéristes... et le président dit admirer les terroristes ! Pourvu que personne ne se décide au sein des forces armées..."
Sentier lumineux bouleverse aussi la droite de l'échiquier politique. Incarnée par Hernando de Soto, directeur de l'Institut démocratie et liberté, un courant moderniste a pris conscience du défi posé par la guérilla maoïste. Secouant la bourgeoisie conservatrice, il propose un capitalisme populaire qui ouvre la porte aux millions de travailleurs dits "informels" qui peuplent les immenses bidonvilles après avoir quitté les plateaux andins.
"Notre système politique et économique bénéficie seulement à une élite, explique-t-il. Serons-nous assez lucides pour nous rendre compte que la grande majorité des Péruviens sont des entrepreneurs ? Car ils vivent sans salaire, dans les rues, dans les bidonvilles, dans les ateliers clandestins ; ils exercent des activités illégales qui témoignent de leur esprit d'entreprise. Allons-nous comprendre qu'ils ont simplement besoin d'un cadre institutionnel adéquat dans lequel prospérer ? "
C'est ce message qu'a repris Mario Vargas Llosa, aujourd'hui second dans les sondages pour la présidentielle. L'écrivain péruvien avait été catapulté sur la scène politique par le mouvement d'opposition à la tentative du président Garcia de nationaliser le secteur bancaire.
"Si nous ne proposons pas une option de changement profond avec laquelle le peuple s'identifie, même en gagnant les élections, nous échouerons au pouvoir", affirmait récemment l'écrivain, nouveau porte-parole des partis conservateurs.
Au-delà des effets de tribune destinés aux jeunes trublions de son parti, le président Alan Garcia, conscient des états d'âme qui agitent les casernes, semble avoir décidé d'appliquer la mano dura (la main dure) contre Sentier.
Selon le très sérieux Peru Report, qui cite des sources du ministère de la défense, les chefs de l'armée ont obtenu que tout le pays soit considéré en état d'urgence non déclaré. Les opérations de contre-insurrection seraient autorisées sur l'ensemble du territoire et non plus seulement dans les trente-cinq provinces où la loi d'exception est légalement en vigueur.
"C'est un tournant très important, affirme une source des services de renseignement citée par le Peru Report. Une marche arrière par rapport aux principes initiaux du président sur la pacification dans le respect des droits de l'Homme." Le pouvoir ferme en effet les yeux sur les excès commis par les militaires. L'enquête sur le récent massacre de vingt-huit civils à Cayara, dans le département d'Ayacucho, est toujours au point mort.
"Le gouvernement et le haut commandement ne connaissent qu'une réponse à la menace subversive : la répression. C'est comme si Sentier nous invitait à une partie de football et que nous allions sur le terrain jouer au badminton..." Le général Sinesio Jarama sait de quoi il parle. Mis à la retraite anticipée, il a été commandant de la deuxième région militaire, celle qui comprend Lima et les principales zones d'urgence des Andes."
Nous avons un commandement unifié, explique le général Jarama. Il est composé des ministres de la défense et de l'intérieur - la répression - et du ministère de la justice - la répression au nom de la loi. C'est comme cela que nous allons gagner ? Et l'économie ? Et le social ? Et la santé ? Et l'éducation ? Nous devons combattre leur vision du Pérou avec la nôtre. Nous avons besoin de cinq cents microprojets de développement par an pour les régions pauvres des Andes."
Rolando Ames, le sénateur qui a présidé la commission sur le massacre des prisons (250 détenus terroristes tués en juin 1986), connaît bien les militaires. "Les jeunes officiers ne sont pas des réformistes comme Jarama. Ils sont brutalement anticommunistes, méprisent les intellectuels et les hommes politiques. Mais ils font aussi preuve de radicalisme social. Ils rendent la grande bourgeoisie et les chefs d'entreprise responsables de la misère des masses indiennes. Des fascistes purs, à la Mussolini..."
Sur le terrain, ces jeunes officiers d'active mettent en pratique la formule du "60 x 3" - donner la mort à soixante personnes pour tuer trois sendéristes - chère à un autre gradé à la retraite, le général Luis Cisneros. Une groupe paramilitaire d'extrême-droite, le commando Rodrigo Franco, a fait son apparition cet été et éliminé des supposés terroristes. "Sentier ne gagne pas cette guerre, conclut le général Jarama, c'est nous qui sommes en train de la perdre par manque de vision..."
Alain HERTOGHE
Alan Garcia : l'échec de "l'autre" politique
Lors de son arrivée au pouvoir, en 1985, Alan Garcia apparaissait comme le sauveur de la démocratie. Ce jeune président de 36 ans symbolisait le renouveau. Pendant les deux premières années de son mandat, le Pérou avait connu une croissance économique volontariste, financée par le refus de l'homme d'Etat de rembourser la dette extérieure (16,4 milliards de dollars) au-delà de 10% des recettes d'exportation.
En 1986 et 1987, la croissance du produit intérieur brut a été l'une des plus soutenues du continent, respectivement 7% et 8,5%. Mais la demande de produits de consommation pour le marché intérieur et de matières premières pour l'industrie ont gonflé les importations, amputant dramatiquement les réserves de devises (passées de 1,1 milliard de dollars début 1987 à 240 millions de dollars en juin 1988).
Or, suite à la décision du président sur la dette, le pays a été privé de quasiment toute aide financière internationale. L'Etat ne pouvant plus financer les importations, la pénurie a fait son apparition, provoquant le galop de l'inflation qui devrait atteindre 1.000% pour 1988.
Depuis mars, le gouvernement a mis en place trois plans d'austérité. Le dernier en date, annoncé en septembre, a augmenté de 400% les denrées alimentaires, les médicaments, les carburants et les articles de grande consommation.
Selon un sondage de la société privée Apoyo, 91% des Péruviens désapprouvent la gestion d'Alan Garcia et 61% le rendent responsable de la crise économique. Depuis septembre, le premier ministre et le ministre de la défense ont dû démentir officiellement des rumeurs de coup d'Etat qui circulaient à Lima.
Accablé par le coût social du "paquet économique", le président Garcia aurait annoncé au gouvernement, selon l'hebdomadaire Si, son intention de démissionner. Si le chef de l'Etat a finalement renoncé à son projet, cette "fuite" confirmerait toutefois son "état dépressif". Selon un des conseillers du chef de l'Etat : "Le problème maintenant est comment quitter le pouvoir. Le président ne pense plus à sa réélection."
A.H.
© La Croix, Paris, 18 novembre 1988

Merci de cette réédition. Nous serions ravis de vous lire sur l'actualité péruvienne. Avez-vous vu les dernières joyeusetés du Zambo de Caracas ?
http://francelatine.over-blog.com/article-2905853.html
Rédigé par: Phiconvers | le dimanche 04 juin 2006 à 20h47
Je vous incite toujours M. Hertoghe à reprendre votre paletot pour aller revoir 20 ans aprés les terres de Ollanta Humala, Evo Morales, Lula, Castro, Chavez ou Kirchner.
Passionnant non?
Rédigé par: sito | le dimanche 04 juin 2006 à 21h01