Cuba, 1990
La Vierge qui défie Castro
LA HAVANE, envoyé spécial
Alors que "Fidel" proclame "Le marxisme-léninisme ou la mort !", des processions monstres célèbrent la Vierge de la Charité. La tournée de la patronne de Cuba prépare la visite de Jean-Paul II à une Eglise sortant de trente ans d'exil intérieur
"Vive la Vierge !", "Vive l'évêque !", "Qu'ils reconstruisent l'église !" Le bâtiment de bois, qui fait office de chapelle, déborde de monde et d'enthousiasme quand Mgr Jaime Ortega, en soutane violette, fait son entrée à la nuit tombée. Le prêtre noir qui l'accueille, un porte-voix à la main, doit jouer des coudes et de la voix pour frayer un chemin à l'archevêque de La Havane jusqu'à l'autel improvisé.
Les paroissiens n'en croient pas leurs yeux : jamais Casiguas, petit bourg de coupeurs de canne à sucre et d'éleveurs, situé à une bonne heure de route de la capitale, ne s'était connu autant de fidèles. Ils sont au moins une centaine ce soir, presque tous les habitants, alors que, explique un vieux paysan, " pour la messe du dimanche, nous somme à peine une quinzaine".
Tous sont venus voir la vedette du jour : pas "Monseigneur", mais la Vierge de la Charité del Cobre. La statue de la patronne de Cuba fait, depuis 1989 et pour la première fois en trente ans de révolution castriste, le tour des paroisses du diocèse de La Havane, pour préparer la visite du Pape Jean-Paul II, initialement prévue pour début 1991.
Avant de célébrer la messe, Mgr Ortega explique à l'assemblée que la reconstruction de l'église - elle s'est effondrée par manque d'entretien, il y a sept ans - a pris du retard, car les autorités n'ont toujours pas livré le matériel et la main d'oeuvre nécessaires. Seuls trois murs du lieu de culte de Casiguas, sur la place du village, tiennent encore debout : l'intérieur de la bâtisse a été envahi par les herbes. Devant le Christ en croix, une statue de saint Pierre et le drapeau cubain, l'archevêque rappelle que "la maison de Nazareth, où a grandi le Christ, était aussi petite et humble" que la chapelle de fortune où il a été reçu aujourd'hui.
L'oeil vif et le sourire étincelant, Mgr Ortega, 53 ans, fait honneur à sa réputation de conteur et de pédagogue. Son homélie s'apparente à une véritable séance de catéchisme : il raconte et explique les lectures de l'Evangile qui ont précédé, rappelle ce que représente la Vierge de la Charité pour le peuple cubain - son image a été recueillie par une escalve noir et deux indigènes, en 1608, dans la baie de Nipe ; elle a accompagné les indépendantistes durant leurs guerres contre la couronne d'Espagne, au XIXe siècle, avant sa coronacion canonica en 1936.
L'archevêque de La Havane sait que la majorité de la foule n'est pas pratiquante, ignore presque tout de la vie du Christ et du rite catholique. Il doit préciser le sens de la communion : "Seuls quelques-uns d'entre vous pourront la recevoir, s'excuse-t-il gentiment, car il faut être baptisé, avoir fait sa première communion, venir à la messe régulièrement et s'être confessé." Avant de quitter Casiguas, il exprime son regret de ne pas avoir de Bibles, "pleines de si belles histoires", à distribuer. Mais, termine-t-il, "venez nombreux à la messe de dimanche, envoyez-y vos enfants, les adolescents".
L'aura de la Virgen de la Caridad - qui a son sanctuaire dans la ville d'El Cobre, à l'extrémité orientale de l'île, aux portes de Santiago de Cuba - a toujours rayonné au-delà du cadre restreint des catholiques cubains (actuellement 70.000 à 100.000 pratiquants pour 10,5 millions d'habitants).
En 1959, au lendemain de la victoire des barbudos de Fidel Castro sur la dictature de Fulgencio Batista, son image avait dominé la messe célébrée, place de la Révolution à La Havane, devant une foule immense et les principaux dirigeants du nouveau régime. C'était avant que le répression ne s'abatte sur l'Eglise, qui allait s'opposer ouvertement à la Révolution et à la proclamation de son "caractère socialiste".
Dès 1961, elle se voit interdite de toute expression publique en dehors des lieux de culte et privée de ses institutions scolaires et sociales. La majorité des prêtres et des religieuses quittent le pays. Traitée en paria, l'Eglise de Cuba entre dans une longue période de repli et de silence.
Güira de Melena, le 5 janvier 1990 : peut-être le début de la fin de "l'exil intérieur" des catholiques cubains. C'est dans cette ville que l'arrivée de la Vierge de la ville d'El Cobre a donné lieu, pour la première fois et de manière spontanée, à une procession de la population - ce qui est interdit depuis trente ans. Le gouvernement avait donné son autorisation pour que la statue soit présentée dans chaque paroisse du diocèse de La Havane ; et les fidèles devaient se rendre à l'église pour la voir. Mais, depuis le 5 janvier, son entrée dans chaque localité est saluée - aux cris de "Vive la Vierge !", "Vive le Pape !" - par des multitudes enthousiastes qui l'accompagnent jusqu'à l'église.
Ce qui donne lieu à une émulation de paroisse en paroisse : la nouvelle se propage par le bouche à oreille et les cassettes vidéo que fait circuler l'archevêché de La Havane - les médias, tous contrôlés par les pouvoir communiste, n'en parlent pas. Dans un village, la Vierge est accueillie par un cortège de motos ; dans un autre, par des enfants déguisés en anges et un orchestre. La statue a dû être protégée des jets de fleurs par une cage en verre et traverse toujours la localité précédée des drapeaux de Cuba et du Vatican. Des petits fanions jaune et blanc ont fait leur apparition dans les foules, ainsi que des torches et des bougies qui ajoutent au caractère solennel des processions. Les autorités tolèrent ces mobilisations populaires qu'elles ne contrôlent pas - fait unique depuis le début de la Révolution - et, dans la plupart des cas, collaborent même avec les prêtres pour organiser le parcours et assurer le maintien de l'ordre.
Sauf à Cuatro Caminos, petit village où la Vierge est arrivée le 26 février. Les responsables locaux du Parti avait interdit la procession ; la statue devait être amenée en camionnette à l'église. La foule, massée sur les trottoirs, attendait à l'entrée de la localité. Le chef du comité de défense de la Révolution, un barbu d'une trentaine d'années, s'agite devant le véhicule. Il fait signe aux gens de s'écarter ; hurle au chauffeur d'avancer plus vite. Policiers et militaires communistes tentent de contenir les milliers de personnes qui scandent : "Qu'elle descende ! Qu'elle descende !"
Au bout de quelques centaines de mètres, une masse humaine compacte bloque le véhicule. Après une ultime palabre avec les prêtres, le barbu doit céder. Dans une explosion de joie - "Qu'elle est belle !" crient les habitants, en jetant des fleurs -, la Vierge de la Charité est emmenée en procession jusqu'à l'église. "Je n'ai jamais vu ça !" pleure d'émotion une paysanne, qui serre contre elle ses deux enfants.
"La hiérarchie a été la première surprise, peut-être autant que le régime, par l'engouement qui accompagne la tournée diocésaine de la Vierge", explique le P. René David, prêtre français arrivé dans l'île bien avant la Révolution. Professeur de dogme et de théologie au séminaire de San Carlos, dans la capitale, il en relativise toutefois la portée pour la foi catholique : "Certes, cela invalide la thèse officielle de la disparition de notre Eglise à Cuba, mais la Vierge est aussi l'objet d'une formidable piété populaire synchrétique. Pour les rites animistes, qui sont très enracinés dans le peuple - héritage des esclaves africains amenés de force dans l'île par les conquistadores espagnols -, elle est Oshun, la divinité de l'érotisme."
"Pour les croyants cubains, la Vierge représente plus que Jésus-Christ, selon le P. Xavier Bris, arrivé de France en 1986. Mais si les processions ne sont organisées ni pour ni contre l'Etat, il est évident que l'enthousiasme des participants est d'autant plus grand qu'ils y vont à leur propre initiative, sans avoir été mobilisés par le régime."
Dans la nuit du 3 au 4 avril dernier, l'Union de la jeunesse communiste (UJC) fêtait justement son 28e anniversaire. Des bals populaires étaient organisés dans tout le pays. Sur l'île de la Jeunesse, comme ailleurs, des milliers de jeunes étaient rassemblés pour danser, de préférence la "lambada", qui fait fureur à Cuba depuis trois mois.
A minuit, l'hymne national retentit, suivi de la retransmission en direct du discours prononcé, dans un stade de la capitale, par le dirigeant de la JC. Au bout de quelques minutes, les jeunes commencent à partir. Encore quelques minutes et le discours est interrompu : "On me dit que la retransmission est mauvaise et qu'on n'entend pas ce que dit le camarade Robaina à La Havane", annonce une voix au micro. La musique et le bal repartent de plus belle... "Les jeunes sont frustrés et désillusionnés", commente un prêtre cubain qui demande l'anonymat.
"La seule manière de se soulager, c'est de parler avec un étranger. Avec les Cubains, on ne sait jamais qui est qui" : toutes les deux ont 17 ans et sont en dernière année des études secondaires. Elles attendant le prochain cours, sur un banc du petit parc qui fait face à leur école, au centre de La Havane. Cristina se dit catholique : "Je crois en Dieu, je vais parfois à la messe". Dans l'école, dit-elle, "il y a beaucoup de croyants, même parmi les militants de la JC. Mais ils se cachent : ici, le communisme interdit les principes idéalistes. Un pratiquant risque de ne pas avoir de bourse pour l'université ; il ne pourra pas étudier le journalisme ou le droit. Les postes importants ne sont pas pour lui."
Sa copine, Rosa, se dit révolutionnaire et admire Fidel : "Il faut reconnaître que la Révolution nous a donné la santé, l'éducation, l'alimentation et le bien-être minimum. Si les Etats-Unis nous envahissent, je prendrai un fusil pour défendre la patrie".
Mais Rosa, comme Cristina, n'est pas avare de critiques. Contre la télévision, qui ne passe pas "les dernières chansons des groupes rock américains". Contre la presse, "une façade qui cache ce que pense vraiment le peuple" : Granma, le principal quotidien, "nous l'appelons le petit menteur".
"Chacun a droit à la même chose, mais il n'y a rien dans les magasins. Pas de jolies chaussures, rien que des vêtements des années 60", se plaint Cristina. "Presque trente-deux ans de Révolution, et on a toujours une carte de rationnement pour l'alimentation, surenchérit Rosa. C'est toujours la même chose et il n'y a pas assez. De la viande, une seule fois par mois !"
Les grandes manifestations en faveur du régime ? "Les membres du comité de défense de la Révolution du quartier viennent te chercher chez toi", se plaint Cristina. "C'est comme le travail volontaire aux champs, ajoute Rosa. Si je veux devenir médecin..." Les changements en URSS ? "Si un professeur me demande ce que je pense de la perestroïka, je dois dire que cela ne me semble pas bien, comme Fidel, explique Cristina, alors que cela me semble fantastique. Des réformes capitalistes du socialisme, tu t'imagines !" "La politique ne m'intéresse pas, avoue Rosa, sauf ce qui se passe en URSS. Ici aussi, il faut que cela change."
Soudain, elles se taisent. La balayeuse du parc s'attarde autour du banc. "Pourvu qu'elle ne parle pas à la police, s'inquiète Cristina, toute pâle. Quand tu parles à un étranger, ils pensent tout de suite que tu es une putain qui veut des dollars ou une mauvaise Cubaine qui critique la Révolution. S'ils me convoquent, j'aurai un antécédent et je ne pourrai peut-être pas devenir traductrice."
Sur l'île de la Jeunesse, dont il est l'unique prêtre pour 100.000 habitants, le P. Bris rencontre beaucoup de jeunes comme Cristina et Rosa. "Chaque semaine, j'en vois passer un millier à l'église, raconte-t-il. Ils viennent quand ça leur chante, prient cinq minutes. Mais ils ne savent pas ce que signifie Jésus-Christ sur la croix ! Je suis un peu leur directeur de conscience, celui à qui ils peuvent parler en confiance. Les feuilletons brésiliens, diffusés depuis deux ans, ont fait naître chez eux une culture religieuse. Ils veulent prier, se confesser, se marier en blanc à l'église, baptiser leurs enfants..."
"Quand quelque chose ne plaît pas aux gens, ils cherchent ailleurs. Mais l'Eglise en prétend pas subvertir l'ordre", commente simplement le P. Angel Perez Varela, dont l'église de Regla, à La Havane, sera la dernière étape de la Vierge de la Charité avant la visite du Pape. Elle arrivera le 24 juin, jour du pèlerinage annuel au sanctuaire de la Vierge noire de Regla qui, pour les rites afro-cubains, et Yemaya, la divinité de la vertu, soeur d'Oshun.
"Croire en Dieu ne résout rien, avant dit Cristina avant de retourner en classe, mais ça donne de l'espoir..."
ALAIN HERTOGHE
© La Croix, Paris, 26 avril 1990

Commentaires