Algérie, 1990
Le printemps des barbus
ALGER, envoyé spécial
Dans une Algérie récemment convertie au multipartisme, les rangs du Front islamique du salut grossissent. Chômage, inflation et mal-vivre profitent, notamment parmi les jeunes, au parti des barbus. Pour les femmes algériennes, le voile devient de rigueur
Aris a 32 ans et le regard triste. "C'est beau, n'est-ce pas ?" Assis sur un banc en bord de mer, il balaie de la main la baie d'Alger. Aris a eu plus de chance que l'écrasante majorité des jeunes du grand quartier populaire de Bab el-Oued : il n'est pas au chômage. Grâce à l'argent que ses parents lui ont envoyé de France, il a pu monter un petit commerce. Il a une échoppe au marché et une camionnette pour aller acheter fruits et légumes en gros à 30 km de la capitale.
Pourtant, Aris n'a pas le moral. D'abord parce que les affaires vont mal - "les prix sont au plafond" -, mais surtout parce qu'il doit vivre chez son frère. A Bab el-Oued, les appartements sont rares et hors de prix ; des familles vivent à quinze dans un deux-pièces, en se relayant pour dormir. Or Aris veut épouser Chafika, sa fiancée qui étudie les sciences politiques. "Normalement, dit-il, un homme se marie au plus tard à 28-29 ans."
Pour lui, c'est la faute du gouvernement : "Ils n'ont rien fait depuis les émeutes d'octobre 1988", enrage-t-il. Alors il va voter pour le Front islamique du salut (FIS), le parti des intégristes, lors des élections municipales du 12 juin prochain.
"Les gens au pouvoir ne veulent pas nous donner tout de suite des élections législatives, s'indigne-t-il, car ils savent que le FIS va gagner et que les corrompus seront punis selon la charia (la loi islamique qui prévoit de couper la main aux voleurs). Ils doivent d'abord préparer leur fuite en Suisse avec l'argent dérobé au peuple." Aris est impatient que le FIS arrive au pouvoir - "ce sont des gens intègres, contrôlés par Dieu" -, mais il dit qu'à Bab el-Oued, plus personne ne veut de violences comme celles de 1988. "Ce n'est pas une solution, pense-t-il. Il vaut mieux être patient..."
Pour l'instant, sa principale préoccupation, c'est Chafika, 23 ans, qui ne veut pas porter le "hidjab", le voile islamique. "Je n'ose pas passer avec elle devant la mosquée, j'ai honte", reconnaît-il.
Des Aris, qui ne portent ni la barbe, ni la "gandoura" (longue robe), ni le "chéchia" (calotte blanche) - les signes distinctifs des "frères" intégristes -, mais qui écoutent chaque vendredi à la mosquée, totalement fascinés, les prêches des imams radicaux du FIS, il y en a des légions dans les quartiers populaires de la capitale. "Les intégristes recrutent au niveau le plus bas", explique Karima, professeur dans une école de commerce. Elle enseigne à des jeunes qui suivent deux ans de cours élémentaires de gestion après avoir échoué au bac.
"Les sympathisants du FIS viennent souvent des campagnes, ont échoué à l'école, voient leur horizon bouché, dit-elle. Issus d'une monde rural communautaire, ils s'adaptent mal à la ville, à la sélection sociale, au système de hiérarchie. Alors, ils s'accrochent à ceux qui promettent une société égalitaire. S'ils sont nés en ville, ce sont des enfants de parents déclassés : ouvriers au chômage, colporteurs, veuves qui travaillent comme femmes de ménage. Le FIS leur promet un avenir meilleur et, en plus, la fierté d'appartenir à un islam pur".
Pendant le Ramadan, le mois de Carême islamique qui s'est terminé le 25 avril, les rues de Bab el-Oued débordent d'animation très tard dans la nuit. Un monde d'hommes : beaucoup de barbus en gandoura. La prière de fin de soirée - le "tarawih" - vient de se terminer. On discute en petits groupes au bas d'un immeuble ou dans un parc ; on boit le thé sur une terrasse. Les "trabendos", ces jeunes qui font de la contrebande et du marché noir, vendent leurs marchandises à même le trottoir.
Mon guide, un étudiant qui ne porte pas les "frères" dans son coeur, assure qu'ils sont contrôlés par le FIS, auquel ils paient une dîme. "Tu vas voir qui est le Michael Jackson des barbus", rigole-t-il en entrant dans un petit magasin, où se vendent des enregistrements des prêches des imams les plus populaires. "Ali Belhadj ? Mon stock de cassettes est épuisé, répond le vendeur. J'en aurai des nouvelles demain. Mais ne venez pas trop tard : elles partent très vite."
A la mosquée Taqwa, toute proche, quelques fidèles s'attardent. Deux barbus se présentent comme des militants du FIS. Ils ont tous les deux participés, la veille, à la manifestation intégriste dans les rues d'Alger. Pour eux, aucun doute, "nous étions trois millions", même si les observateurs n'ont vu que 100.000 barbus défiler avec une discipline toute militaire.
"Il faut que cela change", s'accordent les deux "frères", qui n'ont pas de mots assez durs pour le Front de libération nationale (FLN), au pouvoir depuis l'indépendance de 1962. Selon eux, le FIS "chassera les voleurs" et apportera la "justice sociale". Ils ont les yeux qui brillent quand ils évoquent les après-midis de football, au stade d'Alger, où la foule crie : "Le peuple et l'armée avec toi, Madani !" Abassi Madani est le chef du FIS.
"Nous n'utilisons jamais la violence", s'offusquent-ils quand on leur attribue les nombreuses agressions dont on été victimes des femmes durant le mois de Ramadan 1990. Ils accusent le FLN ou le communistes de vouloir, avec la complicité de la France, "salir l'islam" : "On a trouvé 3.000 fausses barbes à l'aéroport d'Alger" qui auraient été utilisées par les agresseurs. "Nous savons que les Français n'accepterons pas notre victoire, dit l'un d'entre eux, la barbe taillée à l'afghane et teinte au henné. Ils préparent leur force d'intervention. Mais nous sommes prêts pour le djihad (la guerre sainte)."
Le ton monte. "Nous ne nous arrêterons pas en Algérie, s'excite l'autre. L'islam poursuivra le djihad jusqu'à la fin du monde. C'est facile d'être musulman avec un ventre plein. Nous, nous sommes des intégristes..."
En nous éloignant, mon guide explique que de "nombreux barbus sont allés se battre en Afghanistan ou s'entraîner en Iran" ; ils achèteraient des armes "avec l'argent des fidèles". Depuis des années, ils investiraient les salles de sport de combat, comme le judo ou le karaté.
Mais, pour la population, explique-t-il, ils sont souvent le dernier recours : "Tu peux aller les voir à la mosquée, si tu ne sais pas où dormir ou comment nourrir ta famille. Ils sont toujours disponibles pour te chercher un travail ou résoudre le problème que tu as avec l'administration. Même pour les disputes entre voisins, il y a toujours un barbu prêt à servir de médiateur !"
Toutefois, selon mon guide, les gens commencent à voir le revers de la médaille. "Beaucoup ne voteront pas pour eux, même s'ils ont trop peur pour le dire", assure l'étudiant : "A l'école coranique, ils apprennent aux gamins à exiger que leur mère ou leur soeur portent le hidjab ; ils interdisent aux habitants d'un HLM de se cotiser pour acheter une parabole qui capte les chaînes de télévision françaises ; ils tabassent les "trabendos" qui écoutent de la musique considérée impie : ça effraie..."
Effrayées, les étudiantes de l'université de Blida le sont. Dans cette ville de 700.000 habitants, situés à 50 km d'Alger, les intégristes font la loi comme nulle part ailleurs. Si l'atmosphère n'a jamais été très "libérale" pour les jeunes filles venues étudier des quatre coins du pays, elle a été franchement dramatique durant le dernier Ramadan. Les "barbus" ont interdit chaque soir aux étudiants de venir chercher leur "amie" à la sortie de la cité universitaire des femmes. C'est "ahram" (péché), disaient-ils.
Des scènes qui se sont répétées dans plusieurs villes du pays. Les menaces et les agressions se sont aussi multipliées contre les jeunes filles qui ne portaient pas le hidjab, les accusant de "fesk" (débauche) ; à Blida, une étudiante a même été battue à coups de ceinture parce que, militante communiste, elle était "indigne" de porter le hidjab !
"C'est pas une vie, s'indigne une étudiante qui refuse de porter le voile - "une prison", dit-elle. Quand je marche dans la rue, ces barbus menacent de me défigurer, de me tabasser ; ils me traitent de garce." Pour le visiteur, pourtant, Blida semble une tranquille ville de province. En cette fin d'après-midi ensoleillée, les jeunes filles entrent et sortent de la cité ; beaucoup portent le hidjab. Hakima, 21 ans, le met depuis quelques mois : "Le Coran l'exige par respect pour la société. La femme doit cacher sa beauté pour ne pas être provocante. Et puis les hommes me laissent tranquille..."
Assia, même âge et quatre ans de hidjab, a dû, elle, affronter se parents qui trouvent cela "rétrograde". "Quand ma mère me voit, elle me l'arrache, dit-elle. Je ne me sens vraiment libre de le porter qu'à l'université."
D'autres étudiantes s'approchent sous les regards désapprobateurs des policiers qui protègent la cité depuis quelques jours. Qu'elles portent le voile ou le jean, elles condamnent les violences qui ne peuvent être le fait de "bons musulmans". "Chaque fille doit pouvoir faire ce qu'elle veut", dit Farida, applaudie par ses copines. Pour Faroudja, cheveux au vent, "Dieu demande que la femme s'habille décemment, mais l'interprétation est libre". Les filles voilées ne sortent pas en discothèque, mais dansent avec leur amis "va-nu-tête" dans les chambres de la cité.
"Porter le hidjab, c'est souvent une façon de s'affirmer, explique Khalida Messaoudi, dirigeante d'une organisation de femmes qui lutte contre l'intolérance. C'est aussi un cache-misère car les vêtements sont très chers, ou une manière de ne pas se faire pincer les fesses. J'adore comment les femmes algériennes subvertissent le hidjab. Une fille le mettra pour aller retrouver son amoureux... sans éveiller les soupçons de son frère barbu !"
Mais les étudiantes de Blida sont inquiètes des déclarations récentes du chef du FIS qui propose de résorber le chômage en renvoyant les femmes au foyer. "L'islam ne dit pas ça !" s'indigne Nassera, élève en agronomie. Elle rajuste son voile et jure qu'elle ne votera pas pour les intégristes. "Si cela règle vraiment le chômage, j'accepterai...", dit une autre, pour qui "voter pour le FIS, c'est voter pour l'islam". "Pas question de rester à la maison, riposte Faroudja. C'est terrible ! Avant, en Algérie, la religion n'avait jamais été un problème. Maintenant, c'est la question numéro un..."
Comme beaucoup d'Algériens et d'Algériennes, inquiets de la montée de l'intégrisme dans un pays qui se croyait à l'abri de ce phénomène, Faroudja met son espoir dans "la majorité silencieuse" qui, elle en est convaincue, rejetera le parti des barbus. "Inch Allah...", soupire-t-elle.
ALAIN HERTOGHE
© La Croix, Paris, 10 mai 1990

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