Nicaragua, 1987 (2)
Le Honduras, où les contras sont chez eux
TEGUCIGALPA, envoyé spécial
Rien ne semblait destiner le Honduras et sa capitale au nom inoubliable, Tegucigalpa, à devenir un des lieux les plus fréquentés par les journalistes étrangers. Avec son aéroport sans éclairage, le plus pauvre pays d'Amérique centrale n'avait jamais eu droit aux honneurs de la grande presse internationale comme ses voisins secoués par des tremblements de terre ou des flambées révolutionnaires. La victoire des sandinistes au Nicaragua en 1979 et l'atmosphère insurrectionnelle du Salvador en 1980-81 allaient rapidement corriger cet oubli.
Sirotant un jus de fruit exotique au bord de la piscine de l'hôtel Maya, les reporters de tous poils échangent leur impressions sur la "République du Pentagone" ou le "Paradis des contras". La bar de l'hôtel, où se commentent les dernières rumeurs avec un chef de la contra ou un diplomate américain, mérite de figurer dans les meilleures pages d'un prochain "S.A.S.".
Depuis l'élection de Ronald Reagan, le Honduras s'est transformé en pièce maîtresse de la stratégie américaine pour combattre la "menace communiste" dans la région. Selon le président du Congrès hondurien, l'aide économique et militaire des Etats-Unis à son pays en 1981 "a été plus importante que l'ensemble de l'aide américaine de 1900 à 1980". Depuis, elle se monte annuellement à environ 200 millions de dollars par an. Cinquante-deux séries de manoeuvres conjointes des armées américaine et hondurienne ont eu lieu dans le pays depuis 1981. "Des troupes d'invasion prennent d'assaut le port de Trujillo", titrait avec humour un des quotidiens honduriens à la mi-mai, lors du débarquement amphibie de milliers de Marines sur la côte atlantique.
La population hondurienne ne semble en général pas indisposée par la présence américaine. A l'exception des habitants de Comayagua, ville voisine de la base de Palmerola où l'armée américaine maintient de manière "non permanente" onze cents soldats par un système de rotation de troupes. Le développement de la prostitution a provoqué la fureur des habitants et le gouverneur du département a décidé de fermer, début mai, les bordels de l'ancienne capitale, en demandant au commandant américain de Palmerola de ne plus laisser sortir ses hommes.
La présence des contras provoque par contre un rejet général. Les murs de Tegucigalpa sont couverts de graffitis exigeant leur expulsion du pays et la manifestation du 1er mai s'est transformée en défilé demandant leur départ.
Alors que leurs chefs fréquentent les meilleurs restaurants et discothèques du boulevard Morazan dans la capitale, les contras sont présents tout le long de la frontière avec le Nicaragua. "L'armée hondurienne a laissé la contra s'installer dans toute la zone orientale du pays, explique Rodrigo Wong, journaliste-vedette de Radio-America. Ils se sont rendus maîtres de villages entiers et ont saccagé les plantations de café. Ils ont baptisé "Nouveau Nicaragua" un territoire de 450 kilomètres carrés. Quinze mille paysans honduriens sont aujourd'hui réfugiés à l'intérieur de leur propre pays alors que nous ne sommes pas en guerre !"
Rodrigo Wong a été victime d'un attentat à la bombe suite à ses éditoriaux demandant l'expulsion des rebelles antisandinistes. Tout comme Ramon Custodio, président de la Commission hondurienne des droits de l'Homme : "Au début, les contras étaient des petits groupes irréguliers. Pour survivre, ils travaillaient pour les escadrons paramilitaires. Beaucoup d'assassinats d'opposants politiques ont été commis par eux. Aujourd'hui, ils s'en prennent aux paysans de la frontière qui ne collaborent pas avec eux."
La lecture de la presse hondurienne est surréaliste. Alors que le gouvernement et l'armée affirment que les contras ne sont pas présents au Honduras, des députés de la majorité demandent leur expulsion et exigent des dédommagements du gouvernement de Washington accusé d'être à l'origine du problème. "Dans ce pays, explique Victor Meza, directeur du Centre de documentation hondurien, il y a la version officielle et la version réelle. Comme si l'hypocrisie était une institution permanente de la politique nationale. Les autorités se font un devoir de mentir en sachant qu'elles ne trompent personne ! La vérité, c'est que le gouvernement n'a ni la force ni la volonté de s'opposer aux décisions américaines."
Les rumeurs de corruption font aussi partie du folklore de cette ancienne "république bananière". La presse américaine dénonce régulièrement les détournements de l'aide au Honduras ou à la contra installée sur son sol. Selon Victor Meza, la menace de guerre s'est transformée en "très bonne affaire" pour certains ministres et hauts gradés honduriens. "Mais, ajoute-t-il, une guerre avec le Nicaragua serait une catastrophe. D'abord parce que nous ne sommes pas sûrs de la gagner. Ensuite parce que l'arrivée des contras au pouvoir à Managua ferait fuir l'aide américaine vers le Nicaragua..."
L'hypothèse plus probable d'une défaite militaire de la contra et de l'installation permanente de milliers d'hommes armés dans le pays est un véritable cauchemar pour les responsables honduriens. "Qui les sortira du pays ? demande German Leitzellar, représentant de l'opposition parlementaire. Nous risquons une guerre interne pour expulser les contras !" Victor Peralta, leader de l'Union paysanne nationale, craint le pire : "Une défaite de la contra pourrait provoquer un nouveau Liban au Honduras. Les rebelles antisandinistes occupant nos terres et nous obligeant à nous entasser sur la partie cultivable qu'ils nous laisseraient..."
Même si cela ne fait pas rire les Honduriens, si un quelconque hasard vous conduit à Tegucigalpa, demandez au premier chauffeur de taxi la "maison des contras" ; ils connaissent tous le chemin...
ALAIN HERTOGHE
© La Libre Belgique, Bruxelles, 23-24 mai 1987

mais que voulez vous dire, m'enfin, Hartoghe!
si nous nous mettions tous à dire nos souvenirs de guerre... certes vous ête sle maîtres d evotre blog mais nil est aussi public alors dites ou passez!
Rédigé par:fradet | le dimanche 07 mai 2006 à 12h03
Fradet, je crois qu'il est temps que vous ouvriez votre propre blog. N'hésitez pas, ici, à passer... :o)
Deux raisons à la publication hebdomadaire de mes anciens grands reportages :
1) La demande de certains "commentateurs" ;
2) Mon désir que mon blog soit une vitrine de mes activités professionnelles présentes et passées.
Bien à vous, Fradet, et à la semaine prochaine pour le même commentaire de votre part que celui de cette semaine et de la semaine passée ???
Rédigé par:Hertoghe | le dimanche 07 mai 2006 à 14h40
Moi j'apprécie ces reportages ! Il faut dire que j'étais trop jeune dans les années 80. Le passé est toujours instructif.
Bonne continuation Alain
Rédigé par:bernard | le dimanche 07 mai 2006 à 16h44
Un ebook avec quelques jolies photos ne serait t'il pas mieux qu'un blog pour tous ces extraits?
Je suis tres tres loin d'etre un coco, mais sur le sujet des "chiens de guerre", "utilisation des mafias", l'ex URSS avait publie de tres bon dossiers(au mileu de tonnes de propagande niaise), l'avenir et les dangers d'al Quaida avaient meme ete predits.
Rédigé par:Phoenix | le mardi 09 mai 2006 à 17h36