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vendredi 05 mai 2006

Nicaragua, 1987 (1)

La contra contrainte à l'efficacité

SAN ANDRES, envoyé spécial

"Si le Congrès américain renouvelle son aide, les sandinistes ne supporteront pas plus d'une année supplémentaire le rythme de la guerre", affirment les contras avec qui notre envoyé spécial, Alain Hertoghe, a passé quelques jours. "Sans l'aide du Congrès, ils ne peuvent affronter nos troupes plus d'un an", assure de son côté un officier sandiniste rencontré au même moment "de l'autre côté" par un journaliste allemand, Michael Stührenberg. Des deux côtés des combats : des hommes, avec leurs convictions. Ce sont ceux-là qui vous sont présentés.

"A la grâce de Dieu !" hurle le pilote en lançant à plein régime son petit avion à hélices sur la piste d'envol improvisée en bordure d'un champ. Quelques minutes plus tard, la ville de Catacamas, à deux heures de route de la capitale du Honduras, n'est plus qu'un petit point perdu au milieu des immenses haciendas du département d'Olancho. L'appareil se pose après une demi-heure de vol sur une autre piste de fortune située sur une berge du rio Coco qui sépare le Honduras du Nicaragua.

La base de San Andrès, installée sur la rive hondurienne, représente le centre névralgique de l'offensive lancée depuis décembre par la Force démocratique nicaraguayenne (FDN), la principale organisation militaire de la contra. L'approvisionnement est parachuté quotidiennement par des avions en provenance de la base hondurienne d'Aguacate, d'où la CIA gère très officiellement les cent millions de dollars d'aide militaire et logistique votés par le Congrès américain en faveur de la guérilla antisandiniste. Armes, munitions et vivres sont ensuite acheminés dans le nord du Nicaragua par des pirogues à moteur qui descendent le rio Bocay, puis à dos de mules jusqu'aux zones où les contras combattent le régime sandiniste.

"Notre réseau est totalement opérationnel depuis l'arrivée de l'aide du Congrès fin 1986", explique, torse nu et coiffé d'une casquette de baseball, le commandant Chicle. "Nous avons des camps sur le rio Bocay jusqu'à 40 kilomètres de San José, la principale garnison sandiniste du département de Jinotega", ajoute le responsable des approvisionnements en profondeur.

Le lendemain matin, je suis réveillé par les claquements de mains réguliers des femmes aplatissant les galettes de maïs qui, avec les haricots noirs, constituent le quotidien de tous les guérilleros d'Amérique centrale. L'effervescence règne déjà dans le camp. Une patrouille d'une dizaine de combattants, kalashnikov en bandoulière, s'enfonce dans la jungle en direction du Nicaragua. Un commandant aux traits indiens marqués finit de donner des ordres par walkie-talkie. "Je suis Victor, m'annonce-t-il. Plusieurs patrouilles sont déjà parties à l'aube car nous avons détecté des infiltrations sandinistes. Sans doute des groupes de reconnaissance préparant une offensive pour nous expulser de la régiond de Bocay." Plus question d'aller visiter les camps du FDN en territoire nicaraguayen. "Pour votre sécurité", souligne Victor. Depuis ce matin, l'approvisionnement aérien est interrompu. De peur que les commandos sandinistes soient équipés de missiles sol-air.

La défense de San Andrès se prépare. La base est disposée autour de la piste en un arc-de-cercle de petits camps éparpillés sur plusieurs collines et sous le couvert de la jungle. Des combattants sortent de leur caisse deux missiles sol-air Redeye tout neufs. "Ce sont les premiers arrivés avec l'aide américaine", précise Victor. Avec deux mitrailleuses 12,7 mm d'origine soviétique fournies aussi par l'aide du Congrès, ils constitutent la défense de la base contre les hélicoptères de combat sandinistes.

Pendant plusieurs jours, contras et sandinistes vont jouer à cache-cache dans la jungle inhabitée du nord du Nicaragua, tandis que je remonte le rio Coco pour retrouver le groupe du commandant Toño, de retour de six mois de campagne militaire au centre du Nicaragua.

Hitler arrête et relève son moteur Johnson. A l'autre bout de la pirogue, le combattant qui scrute les eaux de la rivière vient de crier "sec... sec...". Les contras se jettent à l'eau pour pousser la pirogue. A cette époque de l'année, la fin de la saison sèche, le niveau du rio Coco est au plus bas. Mais Hitler, un indien Miskito originaire de la région, connaît par coeur les fonds de la rivière. La poignée du moteur dans une main, le fusil FAL à portée de l'autre, il réapprovisionne jour après jour les combattants de retour du Nicaragua.

Après avoir remis en marche son moteur Johnson, le Miskito montre du doigt quelques dizaines de maison de bambou et des plantations de bananes abandonnées à la jungle nicaraguayenne. "C'est Tuburus, dit-il dans un sourire. Je suis né là. Les piricoacos (les "chiens jacasseurs" est le nom donné aux sandinistes par les contras) ont déplacé de force les quatre-vingt-cinq familles de mon village. Maintenant, les anciens meurent de tristesse dans des camps de concentration proches de la ville de Jinotega. Voilà pourquoi j'ai rejoint la FDN !"

En 1983, les sandinistes ont évacué les milliers d'habitants de la région "pour leur sécurité" et les ont installés dans des coopératives agricoles de l'intérieur du pays. Ils ont ainsi privé la contra d'une population la soutenant dans sa majorité car elle n'avait pas souffert de la dictature de Somoza et se méfiait du dirigisme des sandinistes.

Après un long voyage sous un soleil de plomb, apparaît le campement du commandant Toño, installé sur la rive hondurienne. Des combattants déchargent rapidement les sacs de maïs et les caisses de munitions que transporte la pirogue. "Avec les cent millions de dollars du Congrès, nous effectuons une grande poussée depuis décembre, explique Toño. Nous avons abattu huit hélicoptères, détruit un nombre sans fin de garnisons, d'installations agricoles, de pylones électriques et de ponts ; nous avons pris en embuscade plus de deux cents véhicules militaires. Si le Congrès renouvelle son aide, les sandinistes ne supporteront pas plus d'une année supplémentaire le rythme de la guerre..."

Comme la plupart des commandants, Toño est un ancien garde somoziste qui a fui le Nicaragua en 1979, lors de la victoire des révolutionnaires sandinistes. "Comment peut-on dire que la FDN se compose des anciens gardes somozistes qui continuent de commettre des atrocités contre la population civile ? s'indigne Toño. Nous avons vingt mille combattants (environ douze mille, selon les observateurs) et Somoza n'avait pas dix mille gardes. Les jeunes paysans qui combattent avec nous ont de la famille au Nicaragua. Nous commettrions ces atrocités contre les parents de nos propres combattants. C'est absurde !"

La centaine de contras présents acquiesce. Ce sont pour la plupart de jeunes paysans. Ils expliquent leur choix par leur expérience des sandinistes. Certains les accusent de torture, de faire disparaître ou d'assassiner les opposants politiques. "Les piricoacos ont créé une coopérative avec les terres et le bétail de mon père qui avait dû fuir après avoir été accusé d'être contra, explique Ranchero, 22 ans. Je suis parti après avoir reçu mon ordre de mobilisation dans l'armée sandiniste." Silvio, 20 ans, a rejoint la FDN il y a six mois. "Les piricoacos voulaient savoir ce qu'on cultivait et combien de vaches nous avions, se plaint-il. Ce sont eux qui décidaient des prix de vente. Les communistes tuent les libertés des paysans. Quant ils ont voulu m'emmener au service militaire, je suis parti !" Solitario, 25 ans, accusé par les sandinistes d'être un courrier de la contra, a été emprisonné six mois. "J'ai été mis en isolement, torturé, accuse-t-il. Dès ma mise en liberté conditionnelle, j'ai rejoint la FDN. Mon cousin, lui, est parti parce qu'ils voulaient le forcer à s'intégrer à la jeunesse sandiniste."

Alors que je me prépare à un nouveau voyage d'une journée en pirogue, mon confrère allemand, Michael Stührenberg, visite, à 150 kilomètres de là, la sixième Région militaire du Nicaragua. Dans la ville de Matagalpa, il se rend à la Maison de soutien aux combattants. Trois jeunes invalides de guerre installés sur les marches regardent, indifférents, des soldats entasser des cercueils sur un camion militaire. "Ici, personne ne se rend !" annonce une affiche. Désirant garder l'anonymat, un officier sandiniste accepte d'expliquer la scène : "Trois cent cinquante contras ont attaqué par surprise une petite garnison à l'heure du petit déjeuner. Sans rencontrer de résistance. Un coup très dur : vingt-deux morts et sept blessés. Ils ont emmené trente prisonniers et beaucoup d'armement."

L'officier sandiniste admet qu'avec l'aide américaine, la guerre peut continuer longtemps. Selon lui, les contras disposent d'un armement plus sophistiqué, mais ne soutiennent jamais le combat et pratiquent exclusivement l'embuscade ou l'attaque-éclair contre des objectifs soit mal défendus, soit purement civils. "Sans l'aide du Congrès, ils ne peuvent affronter nos troupes plus d'un an", assure-t-il.

Très direct, l'officier reconnaît aussi que "les rebelles ont un certain appui" parmi les paysans de la région nord du pays. "Ils les nourrissent, les renseignent, cachent des campements sur leur propriété", dit-il, indigné. Il dénonce les atrocités commises par la contra contre les paysans favorables aux sandinistes et le recrutement forcé dont ils sont victimes.

C'est parmi les petits paysans des régions nord et centre, aujourd'hui hostiles à la politique agricole sandiniste, que l'ancien dictateur avait recruté la plupart des gardes nationaux et que la contra trouve sa base sociale. Les sandinistes tentent de reconquérir les coeurs de ces paysans en distribuant des dizaines de lopins de terre, un changement à cent quatre-vingt degrés de leur politique qui donnait la priorité aux coopératives d'Etat.

Alors que les sandinistes enterrent leurs morts, j'assiste sur la frontière hondurienne aux derniers préparatifs des contras qui s'apprêtent à défendre le territoire qu'ils contrôlent du côté nicaraguayen. Des centaines de combattants et les missiles Redeye ont été déployés pour tenter de maintenir les camps sur le rio Bocay. "Les sandinistes ne vont pas prendre le Bocay", affirme Mike Lima, un des responsables du commandement stratégique de la FDN. La guerre a déjà coûté un bras à cet ancien officier somoziste qui charge devant nous le chargeur de sa mitraillette avec sa prothèse articulée. "Il leur faudrait cinq mille hommes pour contrôler la rivière, et avec la saison des pluies toute proche, les hélicoptères ne pourront plus les approvisionner", explique-t-il, optimiste.

Sur ces mots, j'ai quitté en avion la base de San Andrès, alors que la bataille du Bocay semblait imminente. Deux jours plus tard, la FDN annonce que l'offensive a commencé et qu'un hélicoptère sandiniste a été abattu. Six jours plus tard, l'armée sandiniste invite les journalistes à constater sur place que ses troupes contrôlent la région du Bocay. Selon les officiers présents, trente-six hélicoptères et trois mille hommes ont rejeté les contras au-delà de la frontière, les combats faisant huit morts côté sandiniste et quatre-ving côté rebelle.

Alors que la contra continue du nord au sud du Nicaragua à harceler le régime de Managua, elle ne peut toujours pas revendiquer le contrôle d'une portion du territoire. Ses bases logistiques, ses camps d'entraînement et ses hôpitaux sont toujours installés au Honduras où les combattants viennent chercher refuger régulièrement. La poursuite de la guerre dépend maintenant du prochain vote d'un Congrès démocrate où dominent les démocrates échaudés par le scandale Iran-contra. Verdict à l'automne...

ALAIN HERTOGHE

© La Libre Belgique, Bruxelles, 23-24 mai 1987

La situation actuelle du Nicaragua avec Wikipédia

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Voici les sites qui parlent de Nicaragua, 1987 (1):

Commentaires

Voila bien un des aspects de la guerre passe sous silence a l'epoque. Le sort des indiens du Nicaragua(miskito, sumo, et rama) traites comme du betail par les sandinistes: evictions, preemption des terres, pillages, viols, placement dans des camps, conscription forcee des jeunes hommes. Ils se sont rebelles, ont pris les armes -les arcs et les fleches au debut !- se sont meme organises politiquement (Misurasata). Ils finirent par etre instrumentalises et spolies par les 3 cotes: victimes d'un jeu de dupes et reprimes dans un bain de sang par le FNLS,embarques dans de fausses alliances avec le FDN, et blouses par l'ARDE de Pastora...
Ca plus le fait que, comme l'evoque ce texte, beaucoup de contras etaient en fait au depart des paysans refusant de donner leurs terres et leur betail a la collectivite soudainement prise de fievre marxiste et voulant tout transformer en kolkozes; aussi que l'Eglise refusait de condamner ouvertement les contras, et puis le role de la CIA et son narco-business, Reagan et ses obsessions anti-sovietique, Negroponte au nord, Cuba a l'est, Pastora au sud... Non vraiment, bien malin qui peut demeler cet echeveau. Au risque de simplifier a outrance je dirais qu'a la fin, les nicaraguaiens eux-memes finirent par s'y perdre.

et pour finir une breve conclusion de ce texte:
http://hertoghe.typepad.com/carte_de_presse/2006/04/nicaragua_1983.html#comment-16806453

J'avais fait pas mal de chemin au Nicaragua a l'arriere de la moto d'un jeune mexicain qui m'avait retrouve a Granada. On decida d'aller visiter ensemble l'ile d'Ometepe au milieu du Lago de Nicaragua. Ometepe, etape-repos ideale pour voyageur fatigue. Une petite ile d'eau douce au milieu du plus grand lac d'Amerique centrale, une topographie dos de chameau avec ses 2 volcans, des hotels pas chers et une population des plus accueillante. L'un des 2 volcans, couvert de vegetation luxuriante se fait en trekking muscle. L'arrivee au sommet est recompensee par la presence d'une magnifique cataracte. Il nous faut un guide. Le sentier n'est pas balise. Un gamin a cheval nous dit que son cousin peut nous montrer le chemin. Le cousin a la trentaine, mince et peu locace. Nous voila partis. Apres les echanges de banalites d'usage, on apprend que notre guide a fait deux ans dans l'armee sandiniste. Il marche vite, tres vite meme, l'habitude sans doute; on souffle comme des forges pour le suivre. Il decline poliment l'eau que l'on boit tout les 1/4 d'heure environ sous la chaleur etouffante. Apres plus d'une heure de montee mon pote et moi demandons une halte, un repis. Il obtempere. Il coupe une liane a la machette, presse une extremite pour en faire sortir quelques gouttes qui tombent en ploc ploc dans sa bouche. Un Rambo sans cinema quoi... Sommet, photos, descente. Le guide se deride un peu. Il tape dans un tronc de ceiba pour faire gueuler des singes hurleurs. Non seulement ils gueulent mais ils nous pissent dessus. Rires. Il nous raconte qu'il s'est vu mourir un jour ou sa patrouille est tombee dans un embuscade. Il descendit un talus rempli de cactus en glissant sur le cul avec des balles de PM qui lui sifflaient autour. Puis il couru comme un fou pour se planquer. Une semaine apres on lui enlevait encore les epines du fion. Il dit que sur le moment, curieusement, il n'avait rien senti. Rires. Au pied du volcan il nous presenta sa famille. Sandinistes de la premiere heure. Le pere tient a partager son repas avec nous. Huevos y frijoles.
- Quel dommage, si on avait su que vous veniez on aurait tue une poule !
Le fils retombe dans le mutisme. Le pere parle, en philosophe patriarche marxiste il evoque la revolution. Il parle de "Daniel" qui est venu un jour a Ometepe leur rendre visite, il dit qu'il lui a meme parle. Il dit que ce modeste morceau de terre qu'il cultive et qui lui appartient desormais n'aurait jamais ete sien sans la revolution. Mon pote est fascine.
Nous sommes en 1996, je regarde autour de moi; 2 vaches maigres, un cochon, des poules, une maison au toit de palme, des haricots qui sechent au soleil, une jeune femme enceinte avec un gamin morveux dans les bras, un paysan au visage burine qui parle de peuple libre, l'eau bleu du lac qui rend la terre si fertile, le tout mele a un parfum de poudre qui a du mal a se dissiper. Decidement plus j'en apprends et moins je comprends.


Derniere chose en marge du sujet: suis-je donc le seul au monde a voir un parallele etrange entre William Walker
http://en.wikipedia.org/wiki/William_Walker_(soldier)
et Ernesto Guevarra de la Serna
http://en.wikipedia.org/wiki/Ernesto_Che_Guevara
???
Des ideaux aux antipodes et pourtant des itineraires pratiquement identiques a cent ans d'ecart. Les 2 medecins, les 2 executes avant l'age de 40 ans.

Adios

Chicoree


Je propose à M. Hertoghe- une proposition légére mais à méditer- de prendre son barda et de se diriger vers la Cuba de Castro, la Bolivie de Morales, le Venezuela de Chavez et le Nicaragua de Daniel Ortega.

Ces quatre-là, les voilà réunis pour une nouvelle croisade antiaméricaine, anticapitaliste et révolutionnaire.

Que penseriez-vous M. Hertoghe d'aller refaire un tour dans ces contrées 20 ans aprés? Magnifique voyage dans le temps non?

A réfléchir, cher Sito, à réfléchir... Mais Ortega n'est pas encore redevenu président du Nicaragua... Ce qui pourrait toutefois se réaliser aux prochaines et proches élections... :o)

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