« septembre 2005 | Accueil | novembre 2005 »

jeudi 27 octobre 2005

Présentation de l'éditeur

Journalistes Des mots et des doutes, sous la direction de Henri Weill, Privat, 2005

Acheter le livre sur Fnac.com

Qu'est-ce que le journalisme aujourd'hui ? Cet ouvrage propose une réflexion sur une profession dont l'image est en train de se modifier depuis les prises d'otages en Irak.

Sans tenter d'établir un diagnostic, mais en posant des questions, une trentaine de journalistes de la presse écrite, de la radio et de la télévision évoquent les conditions d'exercice de leur métier, ses règles du jeu.

A travers des témoignages très différents tels celui de Jean-Paul Kauffmann, "Une nouvelle figure : le journaliste-otage", ou celui d'Alain Hertoghe, "Demain, tous journalistes ?", chacun apporte sa vision et son expérience de cette profession qui n'a jamais autant fasciné les jeunes générations.

Ce livre constitue un précieux voyage au coeur du journalisme français.

Henri WEILL Journaliste à France 3 (Toulouse), la 5 puis RFO a également enseigné au Centre de formation et de perfectionnement des journalistes. Aujourd'hui journaliste indépendant, il est aussi intervenant à l'ENA. Il a publié Opération Victor, GIGN et services secrets dans le Pacifique (Nord-Eclair-Editions universelles, 1989), Tahiti France Libre (Lavauzelle, 2002), Les Valeurs de la Résistance (Privat, 2004).

Les contributeurs Josette ALIA (Nouvel Observateur), Nicolas BASTUCK (Le Républicain lorrain), Jean-François BEGE (Sud-Ouest), Ronald BLUNDEN (Editions Calmann-Lévy), Serge CHALLON (Editing), Thierry CURTET (France 2), Laurence DENES, Eric DUSSART (La Voix du Nord), Patrick FORESTIER (Paris-Match), Victor FRANCO, Alain HERTOGHE, Jean-Paul KAUFMANN, Hans-Helmut KOHL (Frankfurter Rundschau), Charlotte KREBS (CFJ), Dominique LE GLOU (France 2), Alain LE GOUGUEC (France Inter), Anne-Sophie LE MAUFF, Michel MATHIEN (Université Robert-Schumann), Claude MOISY, Dominique MORVAN, Michel MOUTOT (AFP), Pascal PINNING (TF1), Michel RICHARD, Arnaud SAGNARD (20 minutes), Patrick DE SAINT-EXUPERY (Le Figaro), Corinne TANNAY, Marc TRONCHOT (Europe 1), Fabrice VEYSSEYRE-REDON (Les Dépêches-Le Progrès), Olivier WEBER (Le Point).

© Privat

Extraits de "Journalistes"

Avant-propos, par Henri Weill

(...) Je n'ai, à travers ce livre, aucune leçon à donner à quiconque, ni à mes pairs ni à notre environnement. J'ai souhaité, au travers de cette rédaction éphémère et plurielle, constituée pour l'occasion, créer un micro-climat propre à entamer une réflexion sur l'identité journalistique, sur les pratiques en vogue, d'en saisir les ressorts et tenter de donner du sens. Poser quelques questions qui en amènent une foule d'autre. Ne négligeant pas, par principe, les trains qui arrivent à l'heure, les difficultés auxquelles sont confrontés les acteurs, les dangers parfois, les interrogations qui peuvent se poser.

J'ai donc pour cela proposé à des journalistes, des témoins de notre fonctionnement, de se joindre à moi. Ils ont suivi les pistes proposées via des modes de traitement personnels et variés. Il m'a semblé, en effet, plus pertinent de réfléchir à plusieurs plutôt que de proposer, seul, des réponses. Peut-être également, pour témoigner ensemble qu'il existe une pensée critique du journalisme, que nous ne pouvons ni ne voulons oublier cette crise d'identité du journalisme parallèle à celle de la société (...)

Journaliste, tentative d'une définition. Le grand reportage. Dans le vallon de Ghorband, par Olivier Weber

Voir, écouter, raconter. Sans doute la définition du métier de journaliste peut-elle se résumer dans ces quelques mots. Voir le monde, écouter les peuples, les gens, les témoins, connus ou inconnus, puis digérer, disséquer, trancher parfois. Cette trilogie de verbe explique aussi, au fond, le beauté de l'exercice : être un passeur. Transmettre sans s'oublier pour autant. Tant il est vrai qu'être témoin du monde, c'est se refuser à l'accepter totalement comme il apparaît.

Les traits foisonnent. Tous comportent leur part de vérité. "Spectateur engagé" selon Raymond Aron, "flâneur salarié" tel Henri Béraud, "historien de l'instant" pour Albert Camus. Le journalisme rassemble des fonctions parfois antinomiques ou disparates dans le temps et dans l'espace. Mais elles tendent toutes vers le même objectif, raconter le monde, donner à voir, ainsi que le proclamait Eluard. "Je vais aller regarder, écrire tout ce que je verrai", confiait Albert Londres à sa meilleure amie, sa vieille malle en peau de porc.

Donner à voir dans un magma de faits souvents flous où la quantité rend aveugle. Donner à voir les drames, les cynismes, les exactions. Donner à voir les dictatures et les guerres, les croisades qui se disent justes, éternellement, et les marées de morts, à jamais recommencées, car la cruauté, selon le trait de Merleau-Ponty, est toujours à recommencer.

Dans le vallon de Ghorband, j'avais tenté de comprendre (...)

Journaliste, tentative d'une définition. Le syndrome de la cabine d'essayage, par Arnaud Sagnard

Longtemps, j'ai voulu revêtir la panoplie de journaliste. A la fac de lettres, au milieu des années 90, j'avais cette idée en tête, puis en passant les concours d'entrée des écoles. Lors de mes premières heures de cours, j'ai cru commencer à toucher du doigt ce pourquoi je mangeais du papier et des ondes radio depuis tout petit. Mais à la centième, je sus qu'il me faudrait attendre un stage pour vraiment tâter la texture du tissu dont je rêvais. Puis, vint un soir d'hiver en 1997 où la locale d'un quotidien régionale m'envoya couvrir un loto dans une petite ville triste. A humer l'ambiance de la salle des fêtes, je me dis que ce serait pour une autre fois, que la couverture de ces non-événements commençait à gratter mon épiderme de reporter stagiaire. Mais ce soir-là, le vieux monsieur qui venait de gagner le gros lot - un séjour en Espagne - s'avéra prolixe. Il était d'autant plus touché qu'il connaissait bien le pays. Cet ancien maquisard républicain avait fui le fascisme sans se retourner. Le sort venait de lui offrir l'occasion de faire le voyage à l'envers. C'est donc cela la tenue de journaliste, un habit qui oblige à regarder derrière les "marronniers" s'il ne se cache pas de bons sujets. Quelques semaines plus tard, l'écoute du scanner de la rédaction m'avertit de la chute d'une voiture dans le fleuve gelé de la région. Sur place, aucune trace de freignage. Pour les policiers et pompiers présents, le jeune couple au volant venait de plonger volontairement son véhicule dans l'eau. Je m'apprêtai à retranscrire leurs conclusions quand on me conseilla de parler d'accident : "Il n'y a pas de suicide sur la commune". La veste de journaliste pouvait donc se retournait aisément, il fallait se méfier en l'enfilant (...)

Apprendre à douter, par Claude Moisy

Si j'étais directeur d'une école de journalisme, je ferais graver à son fronton : "Le journaliste est un artisan dont le doute est l'outil". Cela n'attirerait probablement pas beaucoup d'élèves, car le beau mot d' "artisanat" est bien humble pour les aspirants à la célébrité d'Albert Londres. Et la plupart n'ont que des certitudes.

Et pourtant ! Après avoir passé des décennies à façonner des "nouvelles", puis à diriger ceux qui les font, je suis absolument persuadé qu'une des plus importantes qualités d'un journaliste est de savoir se méfier de ce qu'il entend, de ce qu'il lit, et même de ce qu'il voit. On peut avoir une excellente formation de base dans son domaine d'activité, on peut accumuler les relations en un impressionnant réseau, on peut avoir la plume la plus brillante ou la parole la plus facile, on peut être l'enquêteur le plus opiniâtre. Mais si l'on est pas armé d'un solide scepticisme, on a une chance sur deux d'être mené en bateau et de répandre une fausse nouvelle.

C'est une approche négative et stérile du journalisme, me dira-t-on. Certainement pas (...)

Une nouvelle figure : le journaliste-otage, par Jean-Paul Kauffmann

(...) Dans ma prison libanaise, j'ai donc eu tout loisir de me poser des questions. Pourquoi suis-je parti ? Ai-je pris des risques inconsidérés ? Jusqu'où témoigner ? Qu'allais-je en fait chercher ? Voit-on ce que l'on voit ? Le journalisme qui joue sur le conflit n'apporte-t-il pas en fin de compte du stress à ses contemporains ? La presse n'ajoute-t-elle pas à la férocité naturelle de l'homme ? Ce métier sait-il traduire le monde ? Est-il bien sérieux ? J'arrête là l'énumération. Bien d'autres interrogations ont traversé ma cervelle. Etait-ce d'ailleurs les bonnes questions ? Etait-ce pour cette raison que je me sentais très malheureux ? Inutile de dire que, malgré tout le temps dont je disposais, certaines questions sont restées sans réponse et le demeurent jusqu'à ce jour. Tous les métiers comportent une part plus ou moins aléatoire, mais le journalisme est sans doute confronté plus que d'autres à l'incertitude. Le plus souvent ce sont les événements et le hasard qui choisissent pour nous. Nous ne prenons que rarement des décisions, ce sont elles qui ordonnent et décident pour nous (...)

Le journaliste, acteur parce que témoin, par Michel Moutot

Le 23 janvier 1996, Bill Clinton monte à la tribune du Congrès pour prononcer son solennel "discours sur l'état de l'Union". Il évoque la Bosnie justifiant sa décision d'y envoyer les troupes qui mettront fin à la guerre.

"Souvenez-vous des prisonniers squelettiques, des fosses communes, des campagnes de viols et de tortures, des interminables files de réfugiés."

Si son administration assure que "l'intérêt national" est en jeu dans les Balkans (ce que, dix ans plus tard, on peine encore à croire), quand il faut persuader le peuple américain de la justesse de la cause, à quoi se réfère le président ? A des images, des reportages, des témoignages rapportés par des journalistes.

Parmi eux Roy Gutman, l'envoyé spécial du quotidien américain Newsday qui, pour avoir le premier décrit les terribles conditions de détention du camp de Manjaca, dans le nord de la Bosnie, a obtenu en 1993 le prix Pulitzer.

Quelques jours plus tard, les images du camp de prisonniers d'Omarska, dans la même région, filmées par une équipe de l'agence britannique ITN, font le tour du monde. Le parallèle, inexact, avec les camps de la mort nazis, s'impose. L'opinion mondiale se mobilise, la pression sur les élus des pays démocratiques croît, qui la répercutent sur leurs dirigeants. Dans les petites villes de la province française se créent des "Comités Sarajevo". Les pétitions circulent. La machine qui mènera au largage des premières bombes américaines sur l'armée serbe est lancée.

En faisant son travail de reporter, dans les environs de la ville de Banja Luka, recoupant des témoignages dont la Croix-Rouge internationale disposait depuis des mois, Roy Gutman a-t-il été témoin ou acteur de l'histoire ?

Il a été acteur parce que témoin (...)

Les mots pour le dire, par Josette Alia

Reporters, analystes ou éditorialistes, commentateurs ou chroniqueurs, nous avons tous quelque chose en commun : les mots. Les mots sont nos seuls instruments, notre unique moyen d'expliquer, de décrire, de nous faire entendre. Nous sommes des passeurs de mots, qu'ils soient imprimés en noir sur la page blanche ou associés à l'image.

C'est bien là tout le problème. Car si ce qui se conçoit bien s'explique aisément, comme l'affirme Boileau, alors il faut admettre que notre époque doit être diablement confuse. Le langage médiatique aujourd'hui est devenu codé. Il s'embrouille, se banalise, se transforme. Pour le meilleur et surtout pour le pire. Nous vivons dans la crainte du mot juste, qui pourrait heurter le lecteur. Nous cherchons le plus petit dénominateur linguistique commun, nous inventons des mots aseptisés, rabotés, comme s'il ne fallait plus nommer les choses et appeler un chat un chat. Ou bien au contraire nous donnons dans l'hyperbole, l'excès. Minimiser ou exagérer, voilà le langage politiquement correct. Tout plutôt que d'affronter la réalité (...)

Le quotidien du localier : papa, le député et le maire t'ont appelé et sont en colère, le président du club de foot est mécontent de ton papier et un arbre est tombé rue de la République, par Michel Richard

Avoir lu dans le journal que la petite flûte avait démarré avec un long temps de retard au concert de l'orchestre local provoqua la colère de sa présidente. Furibarde comme L'Hiver de Vivaldi, elle vint à la rédaction en brandissant le coupure coupable : "Il est scandaleux de relever cette défaillance, cela nous fait du tort. Pourtant, nous nous connaissons bien..."

Cette incident symphonique illustre la caisse de résonnance, si l'on ose dire ici, à laquelle le localier est confronté. Le moindre écart de la convention prétendument établie selon laquelle tout va pour le mieux dans la meilleure des villes est souvent perçu comme une volonté de nuire. Ici, l'information est quasiment de voisinage et l'espace restreint dans laquelle elle circule décuple son retentissement. Or, il y a toujours suspicion de malveillance lorsqu'on écrit du mal de ses voisins ! (...)

Le rédacteur en chef du journal télévisé de 20 heures, l'un des inconnus les plus puissants de France, par Pascal Pinning

Les présentateurs des journaux télévisés (JT) de 20 heures sont connus de tous les Français. Chaque soir, six à dix millions d'entre eux, selon les chaînes, regardent ces vedettes du petit écran. Mais, mis à part quelques initiés et ceux qui s'attardent sur le générique de fin, la plupart des téléspectateurs ignorent le nom du maître d'oeuvre du JT, son rédacteur en chef.

Inconnu du grand public, il est comme ces hommes qui montent un chapiteau. Le matin ils construisent, consolident l'après-midi avant que se déroule  le spectacle du soir. Puis demain sera un jour différent.

Il y a dans cette pratique des habitudes horlogères. Gestes précis, glissements experts. Il lui faut être capable d'interpréter, de décider, de modifier (...)

Y a-t-il encore une place pour le journalisme d'investigation ?, par Ronald Bluden

Y a-t-il encore une place pour le journalisme d'investigation ? L'éditeur que je suis, on ne s'en étonnera pas, répond sans hésitation : "Oui, bien sûr. Dans les livres !"

Faire appel à un éditeur pour traiter d'un tel sujet peut paraître paradoxal, voire provoquant, car les journaux et les newsmagazines n'ont pas, Dieu merci, abandonné ce terrain-là. Mais on est bien obligé de constater que le livre y occupe une place de plus en plus importante.

Le passé vichyste de Mitterrand, l'emprise de la franc-maçonnerie sur la Côte d'Azur, le scandale des tribunaux de commerce, les dessous de l'affaire Pechiney, le vrai visage de Tariq Ramadan... On ne compte plus les "affaires" qui ont été "sorties" par des livres, avant d'être reprises, commentées et suivies par la presse. Les auteurs des premiers sont souvent, pour ne pas dire presque toujours, salariés de la seconde. Est-ce à dire que la liberté d'écrire - au risque de déplaire - aurait changé de camp ? Que la presse manquerait de moyens, de courage ou d'ambition, poussant ainsi ses meilleurs plumes à s'évader vers un support réputé plus libre ?

La vérité est infiniment plus complexe, mais il est vrai que la presse, cette grande donneuse de leçons, commence tout juste - et avec quelles difficultés ! - de s'interroger sur ses propres faiblesses (...)

Existe-t-il un marketing de l'information, par Marc Tronchot

"Marketing de l'information", l'expression n'est-elle pas vilaine ? Assurément. Presque aussi disgracieuse que "commerce de l'art", "sens des affaires" ou "contrat de mariage" ! Quand le réalisme semble l'emporter sur le rêve, la finance sur la sensualité, la commercialisation sur la création, l'alimentation sur le goût, et le droit sur les sentiments, cela produit, hélas, toujours le même effet... désastreux. Mais le comme le cercle des poètes a semble-t-il bel et bien disparu, il faut "faire avec", comme le dit si élégamment le bon sens populaire... (...)

La question est posée, elle est au coeur de la vie professionnelle d'une majorité du peuple journaliste : comment rester observateur sans devenir vendeur ? Comment être informateur sans à aucun moment risquer de devenir "déformateur", néologisme préféré à celui de "désinformateur" : la désinformation suggère l'idée d'intention, voire de préméditation par un individu ou un groupe, alors que la déformation peut se faire à l'insu du journaliste, simplement en agissant sur la façon dont son travail sera exploité, en le sous-exploitant ou en le surexploitant ? Comment ne jamais être manipulé, ou plus simplement comment conserver son idéal dans un monde qui en manque quand il n'en organise pas tout simplement la pénurie ? Comment faire ce magnifique métier sans limites, c'est à dire sans se voir soumis aux règles d'un marché ? La réponse pourrait paraître simple, elle n'est pourtant pas aisée à mettre en oeuvre : pour préserver l'idéal et tendre vers lui, toujours rester conscient de la réalité (...)

Le mythe du journaliste bronzé, par Patrick de Saint-Exupéry

Voici quelques années, il y eut comme une mode. L'été approchant, plusieurs magazines s'étaient amusés à inventorier le contenu des bagages de journalistes ou baroudeurs invétérés. Le résultat de ces investigations s'étalaient sur plusieurs doubles pages avec force photos, légendes et adresses permettant de se procurer les articles indispensables au voyage.

Tombat sur de tels monuments, je les ai lus avec une certaine curiosité. C'était plutôt amusant. Du couteau multi-usages en passant par le bob idéal ou la crème solaire adaptée, tout ce qui ne sert à rien y figurait. C'était formidable. Et faisait rêver.

J'ai toujours aimé rêver, mais n'ai guère été servi. J'ai eu beau aller d'est et d'ouest, de sud et de nord, je n'ai jamais réussi à me constituer le bagage idéal. Cela n'a l'air de rien, mais je le ressens comme un désaveu. Quand je pars, mon sac est d'une banalité affligeante. Le tout (qu'il s'agisse d'un séjour d'une semaine, d'un mois, voire plus...) représente l'équivalent d'un bagage de cabine. Grâce à quoi je peux le conserver dans l'avion et m'épargner une bonne attente à l'arrivée.

Longtemps, j'ai imaginé voyage avec une malle, une de ces anciennes malles à l'allure de placard de maison qui, lorsqu'on l'emmène avec soi, vous procure inéluctablement un sentiment nomade. J'aurais alors été comme un chamelier, toujours à proximité de sa théière tintant sur les flancs de l'animal (...)

Vers une évolution de l'image du journaliste, par Patrick Forestier

(...) Pendant l'offensive, en mars 2003, j'ai entendu les pires critiques sur les fameux embedded qui couvraient l'avancée des troupes américaines. Désinformation, encadrement... "Comment peut-on travailler en étant intégré dans une unité américaine ?" interrogeaient les moralistes. Niaiserie ou fausse naïveté partisane.

Je voudrais qu'on m'explique comment couvrir une guerre sans être avec ceux qui la font ? Je suis d'autant plus à l'aise que j'ai été envoyé spécial pendant toute la guerre à Bagdad, jusqu'à ce que les troupes américaines occupent la capitale. On pourrait rétorquer, ce qui ne serait pas totalement faux, que j'étais avec les autres reporters cantonnés à l'hôtel Palestine, embedded avec les baassistes de Saddam Hussein. Une pratique courante dans l'Irak de Saddam (...)

On peut appeler cela "censure", accuser l'envoyé spécial d'être "aux ordres". Mais dit-on la même chose de Robert Capa, embedded dans une barge américaine le 6 juin 1944 pour débarquer sur une place de Normandie ? (...)

Demain, tous journalistes ?, par Alain Hertoghe

La concentration des médias traditionnels renforce le pouvoir vertical de quelques-uns sur l'information du plus grand nombre. Mais, en parallèle, la révolution numérique, elle, annonce l'ère médiatique horizontale, tout le monde pouvant informer tout le monde. Une déconcentration et une démocratisation de la production de l'information d'ores et déjà à portée de la main. Pour quelques milliers d'euros, le premier citoyen venu et, a fortiori, n'importe quel journaliste peuvent déjà acquérir le matériel nécessaire (un ordinateur portable, un appareil photo et une caméra numériques, ainsi qu'un kit de connexion haut débit et sans fil à Internet, plus quelques unités de stockage de données) pour se transformer en petite entreprise multimédia produisant et diffusant de l'information pour le grand public.

Demain, tous journalistes ? Certainement pas. Mais tous producteurs potentiels d'actualité ? Non, pas demain, dès aujourd'hui...

Mais revenons quelques années en arrière... Internet a déjà aboli de facto le monopole et le contrôle que l'Etat, les entreprises ou, plus habituellement, les hiérarchies des médias détenaient sur la diffusion de l'information (...)

© Privat

mercredi 26 octobre 2005

L'homme qui dit non

L'heure doit être grave si Jacques Chirac prend sa plume pour s'adresser aux 460 millions d'Européens par l'intermédiaire de 25 journaux, un par Etat membre de l'Union.

Dans sa tribune du jour, publiée par Le Figaro, le président nous parle, et leur parle, de "renouer avec l'esprit européen", du "cap d'une Europe puissante" et d'une "Europe unie et rassemblée".

Mais, sous ce bel emballage cadeau, Chirac n'a en fait qu'un seul message : vous devrez me passer sur le corps pour toucher à "ma" PAC (politique agricole commune). D'ici la fin de l'année, en effet, dans deux négociations cruciales pour l'avenir de l'Union européenne (UE) et de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), la solution la plus évidente passerait par une nouvelle réforme de la PAC...

Que ce soit pour boucler le prochain budget européen ou pour aboutir à un nouvel accord sur les échanges mondiaux, les regards se tournent vers la vache sacrée de Chirac. Mais, que tout le monde se le tienne pour dit, des Anglo-Saxons au socialiste français qui dirige l'OMC, en passant par la Commission européenne, les pays africains et les ONG de développement, la France met son veto !

mardi 25 octobre 2005

Séance de rattrapage

Bachar Al Assad est dans la seringue. Le Conseil de sécurité des Nations unies se saisit, ce mardi, du rapport d'enquête sur l''implication du dictateur syrien et du premier cercle du pouvoir à Damas dans l'assassinat de Rafic Hariri, l'ex-premier ministre libanais.

Mais l'heure de vérité sonne aussi pour l'étrange attelage franco-américain qui, jusqu'à présent, a fait preuve d'une unité et d'une fermeté sans faille sur le dossier syrien. En faisant cause commune, Jacques Chirac et George W. Bush ont en effet obtenu le retrait du Liban des troupes d'Al Assad et parrainé l'enquête exemplaire du procureur allemand Detlev Mehlis sur le meurtre d'Hariri. Chirac et Bush seront-ils maintenant capables d'en assumer de concert toutes les conséquences ?

Dans cette nouvelle crise moyen-orientale, l'Elysée et la Maison Blanche veulent à tout prix éviter de rejouer le vaudeville diplomatique irakien de 2003. Chacun semble d'ailleurs en avoir tiré les leçons : Chirac en se montrant intraitable avec un des anciens bénéficiaires de la "politique arabe de la France" ; Bush en renonçant à son "unilatéralisme" instinctif face à un "Etat voyou". Le président français entend ainsi démontrer qu'il n'est pas le bouclier des dictateurs arabes, mais que la cause de la démocratie peut avancer concrètement dans le respect du droit international. Le président américain, lui, veut prouver qu'il n'est pas un cow-boy va-t-en-guerre pour peu que l'action diplomatique multilatérale obtienne des résultats aussi probants que l'usage de la force militaire.

Comme Saddam Hussein en son temps, ce "pauvre" Bachar Al Assad n'a pas compris à temps que la donne avait fondamentalement changée depuis les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis. Or il est aujourd'hui le maillon faible du "Vieux Moyen-Orient". Et les Américains n'attendent pas seulement que les assassins d'Hariri soient jugés. L'administration Bush exige surtout que Damas ne favorise plus ou ne tolère plus le passage vers l'Irak des candidats au djihad. Et arrête, accessoirement, de déstabiliser le Liban et le processus de paix israélo-palestinien. Les Etats-Unis veulent clairement que le régime Assad se démette ou s'émascule politiquement.

La réconciliation franco-américaine et, par conséquent, la réhabilitation de l'ONU se feront-elles sur le dos du raïs syrien ? Souhaitons-le, car l'enjeu est de taille pour la communauté internationale et l'évolution du Moyen-Orient. Pour cela, il faudra que l'alliance Chirac-Bush aille et tienne jusqu'au bout. A la veille de la réunion du Conseil de sécurité sur le sujet, les violons des ministres français et américain des affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy et Condoleezza Rice, semblaient accordés pour procéder par étapes, mais sans faiblir.

Donc... jusque là, tout va bien...

lundi 24 octobre 2005

Au secours, ils reviennent !

Le premier a été condamné sans appel par les électeurs ; le second, avec appel, par les juges. L'un publie un livre à Paris, l'autre donne des cours à Montréal. Et tous les deux ne rêvent encore et toujours que d'une seule chose : l'Elysée...

Lionel Jospin, 68 ans, a pris la claque de sa vie politique lors de la présidentielle de 2002. Il n'a même pas eu droit à un deuxième tour. Et personne n'est descendu dans la rue quand il a annoncé qu'il se retirait de la vie politique. D'après un sondage récent, deux Français sur trois le prient même de ne surtout pas revenir...

Alain Juppé, 60 ans, a été condamné en 2004 à quatorze mois de prison avec sursis et à un an d'inéligibilité (affaire des emplois fictifs de la mairie de Paris). Le chouchou de Jacques Chirac reste surtout dans la mémoire collective comme le premier ministre de la grande grève de l'hiver 1995. La seule évocation de son nom donne envie de manifester...

Je vous invite à imaginer un instant l'affiche virtuelle de la présidentielle 2007 : Jospin contre Juppé, l'austère de gauche contre l'austère de droite, monsieur J'assume-pleinement-la-responsabilité contre monsieur Droit-dans-mes-bottes, l'exilé de l'île de Ré contre le tenté de Venise... Serait-ce bon pour le moral des ménages ?

Franchement, rien que l'idée fugace d'une telle perspective ne va pas aider l'ami Galouzeau à rétablir la confiance en France. C'est la sinistrose garantie. Donnez-nous plutôt Villepin ou Sarkozy à droite et Royal ou Bové à gauche ! Qu'au moins on s'amuse un peu...

dimanche 23 octobre 2005

Fair-play

Chers commentateurs,

Je désire mettre en avant le message de Thomas sur le fil "Victime collatérale" (ce jour, 14h32) :

" Suis-je le seul a trouver cette litanie d'insultes/invectives personnelles des plus affligeantes ? Suis-je aussi le seul a ne pas participer aux commentaires car le débat semble pris en otage par quelques excités ? Comme au foot, jouez le ballon, pas le/la joueur/euse et concentrez vous sur le contenu des arguments. On pourrait alors avoir droit à un débat digne de ce nom... "

Play the ball, not the (wo)man !

Merci à Thomas pour sa suggestion et bravo d'avance pour appliquer entre vous cette règle élémentaire de fair-play. Sinon, l'arbitre que je suis va devoir sortir des cartons jaunes (effacer un commentaire) et des cartons rouges (adresse IP sur liste noire) ... :-)

vendredi 21 octobre 2005

"Victime collatérale"

Tout fout le camp, et surtout le monde arabe tel qu'on le connaissait jusqu'à la guerre d'Irak, si un de ses dirigeants ne peut plus tranquillement faire assassiner un ennemi politique sans que la communauté internationale s'en mêle...

Le dictateur Bachar Al Assad, qui déclarait récemment que la Syrie était "innocente à 100%" du meurtre de l'ancien premier ministre libanais Rafic Hariri, se retrouve en réalité au banc des accusés, selon le rapport d'enquête de l'ONU que le procureur allemand Detlev Mehlis vient de remettre au secrétaire général Kofi Annan. Plusieurs hauts responsables syriens sont en effet impliqués.

Personne n'imagine évidemment une seconde qu'Al Assad, plébiscité en 2000 par 99,3% des électeurs syriens, n'était pas au courant, voire le principal commanditaire, de l'attentat terroriste en préparation contre Hariri. Le voilà donc dans la ligne de mire du Conseil de sécurité de l'ONU, et tout particulièrement des Etats-Unis et de la France qui avaient déjà obtenu la fin de l'occupation syrienne du Liban.

Saddam Hussein devant ses juges à Bagdad, Bachar Al Assad mis en accusation : dure semaine pour les tyrans du Proche-Orient ! Et dire que certains n'attendaient rien de bon de l'intervention militaire américano-britannique en Irak...

jeudi 20 octobre 2005

L'ordre règne à Minsk

A l'est de l'Europe, à un peu plus de 2.000 km de Paris, le KGB existe toujours et son quartier général domine l'artère principale de la ville. A quelques centaines de mètres, une statue géante de Lénine accueille les visiteurs du siège du gouvernement et la mémoire de Staline est glorifiée au musée de la "Grande guerre patriotique" (la seconde guerre mondiale). Bienvenue à Minsk, capitale de la Biélorussie !

Mardi, un journaliste qui déplaisait au pouvoir a été retrouvé mort, le crâne fracassé, à son domicile près de Minsk. Vassili Grodnikov, 66 ans faisait partie de la rédaction du quotidien indépendant Narordnaïa Volia (La Volonté du peuple) et il avait écrit de nombreux articles critiquant le régime néo-communiste d'Alexandre Loukachenko.

Il y a un an, Veronika Cherkasova, journaliste d'un autre média indépendant, Solidarnost (Solidarité), avait été poignardée à son domicile de Minsk.

Je tenais à évoquer la disparition de Vassili Grodnikov, de peur qu'elle passe un peu inaperçue le jour de l'annonce, par le Quai d'Orsay, du décès du journaliste français Frédéric Nerac en Irak en 2003, et au lendemain du mandat d'arrêt international lancé contre trois militaires américains par un juge espagnol dans le cadre de son enquête sur la mort du caméraman espagnol José Couso à Bagdad en 2003, ainsi que de l'enlèvement, ce mercredi dans la même ville, du journaliste irlandais Rory Carroll, correspondant du Guardian de Londres...

mercredi 19 octobre 2005

Touche pas à mon paysan !

Jacques Chirac ambitionne-t-il de succéder à José Manuel Barroso à la tête de la Commission européenne de Bruxelles ? Cela semble absurde concernant le plus eurosceptique des chefs d'Etat du Vieux continent, mais n'écartons pas tout à fait cette hypothèse car il doit bien penser à son boulot de dans deux ans... enfin, dix-huit mois...

En tout cas, le locataire à mi-bail de l'Elysée n'arrête pas de remonter les bretelles de Barroso et des autres commissaires en leur expliquant comment ils devraient faire leur métier. Dernier casus belli : l'attitude du négociateur européen sur le volet agricole des discussions en cours sur la libéralisation des échanges commerciaux dans le cadre de l'Organisation mondiale du commerce (OMC).

Ce mardi, lors d'une réunion ministérielle des Vingt-cinq sur la question, les Français ont bien tenté de passer la camisole de force à Peter Mandelson, le commissaire au commerce qui a perdu la tête au point de proposer de réduire de 70% des aides agricoles européennes "faussant la concurrence". Malheureusement, une majorité de pays membres écrasante (et totalement inconsciente) n'était pas d'accord. Il est libre, Mandelson !!! Et le gouvernement français a beau lui demander de se taire, il n'en fait qu'à sa tête... Il va peut-être falloir faire sauter la Légion étrangère sur Bruxelles...

Sous la houlette de son directeur français, le socialiste mais néanmoins libéral Pascal Lamy, l'OMC tente actuellement de relancer ce qu'on appelle le cycle de Doha, du nom de la capitale du Qatar où les négociations ont été lancées il y a quatre ans. Or, depuis septembre 2003, le processus est bloqué par les pays pauvres qui exigent des nations riches qu'elles réduisent leurs subventions et leurs droits de douane agricoles comme préalable à tout accord sur l'ensemble des échanges mondiaux.

Le néo-noniste Chirac s'inquiète de voir la Politique agricole commune (PAC), si chère aux agriculteurs français (et, surtout, aux contribuables européens), bradée par Peter Mandelson. Comment ne pas en effet soupçonner un Britannique, libéral de surcroît, des pires perfidies ? Quant on sait que George W. Bush a fait dernièrement une offre audacieuse de réduction des aides à ses propres agriculteurs, on ne peut que soupçonner un nouveau complot anglo-saxon...

Et les Africains et autres paysans du tiers monde ? Oh ! Jacques Chirac les adore plus que jamais. Et il sera toujours disponible pour les payer de mots dans une enceinte internationale, voire pour leur faire l'aumône d'une nouvelle aide publique au développement... Bref, tout ce qu'ils veulent tant que cela ne mange pas de pain français !

mardi 18 octobre 2005

Les risques du métier

Les pertes américaines en Afghanistan et en Irak sont-elles aussi lourdes que le veut l'idée communément admise ? Non. Si l'impact psychologique et politique d'un drame sur une collectivité nationale ne se résume évidemment jamais à la froideur des chiffres, arrêtons-nous néanmoins un instant sur ces derniers.

En quatre ans, depuis 2001,  plus de 2.000 soldats américains ont perdu la vie en Afghanistan et en Irak, plus de 15.000 ont été blessés. A premier titre de comparaison, la guerre de Corée avait fait environ 36.000 morts en trois ans (1950-1953) et, celle du Vietnam, quelque 58.000 en onze ans (1964-1975).

Regardons maintenant les pertes américains sous un autre angle. Depuis 2001, un million de soldats américains sont déjà passés en Afghanistan ou en Irak, selon le chiffre officiel du Pentagone. Ce qui signifie que le risque pour chacun d'entre eux d'être tué était de 2 sur 100.000, et celui d'être blessé, de 15 sur 100.000.

N'est-ce pas un pourcentage de risque relativement acceptable pour un Américain qui fait le choix de signer un contrat chez les Marines ou dans une unité d'élite de l'armée de terre, comme la 3 e division d'infanterie ou la 82 e division aéroportée ? Sans doute.

PS : Suite à des commentaires, lisez des précisions en cliquant ici.