Avant-propos, par Henri Weill
(...) Je n'ai, à travers ce livre, aucune leçon à donner à quiconque, ni à mes pairs ni à notre environnement. J'ai souhaité, au travers de cette rédaction éphémère et plurielle, constituée pour l'occasion, créer un micro-climat propre à entamer une réflexion sur l'identité journalistique, sur les pratiques en vogue, d'en saisir les ressorts et tenter de donner du sens. Poser quelques questions qui en amènent une foule d'autre. Ne négligeant pas, par principe, les trains qui arrivent à l'heure, les difficultés auxquelles sont confrontés les acteurs, les dangers parfois, les interrogations qui peuvent se poser.
J'ai donc pour cela proposé à des journalistes, des témoins de notre fonctionnement, de se joindre à moi. Ils ont suivi les pistes proposées via des modes de traitement personnels et variés. Il m'a semblé, en effet, plus pertinent de réfléchir à plusieurs plutôt que de proposer, seul, des réponses. Peut-être également, pour témoigner ensemble qu'il existe une pensée critique du journalisme, que nous ne pouvons ni ne voulons oublier cette crise d'identité du journalisme parallèle à celle de la société (...)
Journaliste, tentative d'une définition. Le grand reportage. Dans le vallon de Ghorband, par Olivier Weber
Voir, écouter, raconter. Sans doute la définition du métier de journaliste peut-elle se résumer dans ces quelques mots. Voir le monde, écouter les peuples, les gens, les témoins, connus ou inconnus, puis digérer, disséquer, trancher parfois. Cette trilogie de verbe explique aussi, au fond, le beauté de l'exercice : être un passeur. Transmettre sans s'oublier pour autant. Tant il est vrai qu'être témoin du monde, c'est se refuser à l'accepter totalement comme il apparaît.
Les traits foisonnent. Tous comportent leur part de vérité. "Spectateur engagé" selon Raymond Aron, "flâneur salarié" tel Henri Béraud, "historien de l'instant" pour Albert Camus. Le journalisme rassemble des fonctions parfois antinomiques ou disparates dans le temps et dans l'espace. Mais elles tendent toutes vers le même objectif, raconter le monde, donner à voir, ainsi que le proclamait Eluard. "Je vais aller regarder, écrire tout ce que je verrai", confiait Albert Londres à sa meilleure amie, sa vieille malle en peau de porc.
Donner à voir dans un magma de faits souvents flous où la quantité rend aveugle. Donner à voir les drames, les cynismes, les exactions. Donner à voir les dictatures et les guerres, les croisades qui se disent justes, éternellement, et les marées de morts, à jamais recommencées, car la cruauté, selon le trait de Merleau-Ponty, est toujours à recommencer.
Dans le vallon de Ghorband, j'avais tenté de comprendre (...)
Journaliste, tentative d'une définition. Le syndrome de la cabine d'essayage, par Arnaud Sagnard
Longtemps, j'ai voulu revêtir la panoplie de journaliste. A la fac de lettres, au milieu des années 90, j'avais cette idée en tête, puis en passant les concours d'entrée des écoles. Lors de mes premières heures de cours, j'ai cru commencer à toucher du doigt ce pourquoi je mangeais du papier et des ondes radio depuis tout petit. Mais à la centième, je sus qu'il me faudrait attendre un stage pour vraiment tâter la texture du tissu dont je rêvais. Puis, vint un soir d'hiver en 1997 où la locale d'un quotidien régionale m'envoya couvrir un loto dans une petite ville triste. A humer l'ambiance de la salle des fêtes, je me dis que ce serait pour une autre fois, que la couverture de ces non-événements commençait à gratter mon épiderme de reporter stagiaire. Mais ce soir-là, le vieux monsieur qui venait de gagner le gros lot - un séjour en Espagne - s'avéra prolixe. Il était d'autant plus touché qu'il connaissait bien le pays. Cet ancien maquisard républicain avait fui le fascisme sans se retourner. Le sort venait de lui offrir l'occasion de faire le voyage à l'envers. C'est donc cela la tenue de journaliste, un habit qui oblige à regarder derrière les "marronniers" s'il ne se cache pas de bons sujets. Quelques semaines plus tard, l'écoute du scanner de la rédaction m'avertit de la chute d'une voiture dans le fleuve gelé de la région. Sur place, aucune trace de freignage. Pour les policiers et pompiers présents, le jeune couple au volant venait de plonger volontairement son véhicule dans l'eau. Je m'apprêtai à retranscrire leurs conclusions quand on me conseilla de parler d'accident : "Il n'y a pas de suicide sur la commune". La veste de journaliste pouvait donc se retournait aisément, il fallait se méfier en l'enfilant (...)
Apprendre à douter, par Claude Moisy
Si j'étais directeur d'une école de journalisme, je ferais graver à son fronton : "Le journaliste est un artisan dont le doute est l'outil". Cela n'attirerait probablement pas beaucoup d'élèves, car le beau mot d' "artisanat" est bien humble pour les aspirants à la célébrité d'Albert Londres. Et la plupart n'ont que des certitudes.
Et pourtant ! Après avoir passé des décennies à façonner des "nouvelles", puis à diriger ceux qui les font, je suis absolument persuadé qu'une des plus importantes qualités d'un journaliste est de savoir se méfier de ce qu'il entend, de ce qu'il lit, et même de ce qu'il voit. On peut avoir une excellente formation de base dans son domaine d'activité, on peut accumuler les relations en un impressionnant réseau, on peut avoir la plume la plus brillante ou la parole la plus facile, on peut être l'enquêteur le plus opiniâtre. Mais si l'on est pas armé d'un solide scepticisme, on a une chance sur deux d'être mené en bateau et de répandre une fausse nouvelle.
C'est une approche négative et stérile du journalisme, me dira-t-on. Certainement pas (...)
Une nouvelle figure : le journaliste-otage, par Jean-Paul Kauffmann
(...) Dans ma prison libanaise, j'ai donc eu tout loisir de me poser des questions. Pourquoi suis-je parti ? Ai-je pris des risques inconsidérés ? Jusqu'où témoigner ? Qu'allais-je en fait chercher ? Voit-on ce que l'on voit ? Le journalisme qui joue sur le conflit n'apporte-t-il pas en fin de compte du stress à ses contemporains ? La presse n'ajoute-t-elle pas à la férocité naturelle de l'homme ? Ce métier sait-il traduire le monde ? Est-il bien sérieux ? J'arrête là l'énumération. Bien d'autres interrogations ont traversé ma cervelle. Etait-ce d'ailleurs les bonnes questions ? Etait-ce pour cette raison que je me sentais très malheureux ? Inutile de dire que, malgré tout le temps dont je disposais, certaines questions sont restées sans réponse et le demeurent jusqu'à ce jour. Tous les métiers comportent une part plus ou moins aléatoire, mais le journalisme est sans doute confronté plus que d'autres à l'incertitude. Le plus souvent ce sont les événements et le hasard qui choisissent pour nous. Nous ne prenons que rarement des décisions, ce sont elles qui ordonnent et décident pour nous (...)
Le journaliste, acteur parce que témoin, par Michel Moutot
Le 23 janvier 1996, Bill Clinton monte à la tribune du Congrès pour prononcer son solennel "discours sur l'état de l'Union". Il évoque la Bosnie justifiant sa décision d'y envoyer les troupes qui mettront fin à la guerre.
"Souvenez-vous des prisonniers squelettiques, des fosses communes, des campagnes de viols et de tortures, des interminables files de réfugiés."
Si son administration assure que "l'intérêt national" est en jeu dans les Balkans (ce que, dix ans plus tard, on peine encore à croire), quand il faut persuader le peuple américain de la justesse de la cause, à quoi se réfère le président ? A des images, des reportages, des témoignages rapportés par des journalistes.
Parmi eux Roy Gutman, l'envoyé spécial du quotidien américain Newsday qui, pour avoir le premier décrit les terribles conditions de détention du camp de Manjaca, dans le nord de la Bosnie, a obtenu en 1993 le prix Pulitzer.
Quelques jours plus tard, les images du camp de prisonniers d'Omarska, dans la même région, filmées par une équipe de l'agence britannique ITN, font le tour du monde. Le parallèle, inexact, avec les camps de la mort nazis, s'impose. L'opinion mondiale se mobilise, la pression sur les élus des pays démocratiques croît, qui la répercutent sur leurs dirigeants. Dans les petites villes de la province française se créent des "Comités Sarajevo". Les pétitions circulent. La machine qui mènera au largage des premières bombes américaines sur l'armée serbe est lancée.
En faisant son travail de reporter, dans les environs de la ville de Banja Luka, recoupant des témoignages dont la Croix-Rouge internationale disposait depuis des mois, Roy Gutman a-t-il été témoin ou acteur de l'histoire ?
Il a été acteur parce que témoin (...)
Les mots pour le dire, par Josette Alia
Reporters, analystes ou éditorialistes, commentateurs ou chroniqueurs, nous avons tous quelque chose en commun : les mots. Les mots sont nos seuls instruments, notre unique moyen d'expliquer, de décrire, de nous faire entendre. Nous sommes des passeurs de mots, qu'ils soient imprimés en noir sur la page blanche ou associés à l'image.
C'est bien là tout le problème. Car si ce qui se conçoit bien s'explique aisément, comme l'affirme Boileau, alors il faut admettre que notre époque doit être diablement confuse. Le langage médiatique aujourd'hui est devenu codé. Il s'embrouille, se banalise, se transforme. Pour le meilleur et surtout pour le pire. Nous vivons dans la crainte du mot juste, qui pourrait heurter le lecteur. Nous cherchons le plus petit dénominateur linguistique commun, nous inventons des mots aseptisés, rabotés, comme s'il ne fallait plus nommer les choses et appeler un chat un chat. Ou bien au contraire nous donnons dans l'hyperbole, l'excès. Minimiser ou exagérer, voilà le langage politiquement correct. Tout plutôt que d'affronter la réalité (...)
Le quotidien du localier : papa, le député et le maire t'ont appelé et sont en colère, le président du club de foot est mécontent de ton papier et un arbre est tombé rue de la République, par Michel Richard
Avoir lu dans le journal que la petite flûte avait démarré avec un long temps de retard au concert de l'orchestre local provoqua la colère de sa présidente. Furibarde comme L'Hiver de Vivaldi, elle vint à la rédaction en brandissant le coupure coupable : "Il est scandaleux de relever cette défaillance, cela nous fait du tort. Pourtant, nous nous connaissons bien..."
Cette incident symphonique illustre la caisse de résonnance, si l'on ose dire ici, à laquelle le localier est confronté. Le moindre écart de la convention prétendument établie selon laquelle tout va pour le mieux dans la meilleure des villes est souvent perçu comme une volonté de nuire. Ici, l'information est quasiment de voisinage et l'espace restreint dans laquelle elle circule décuple son retentissement. Or, il y a toujours suspicion de malveillance lorsqu'on écrit du mal de ses voisins ! (...)
Le rédacteur en chef du journal télévisé de 20 heures, l'un des inconnus les plus puissants de France, par Pascal Pinning
Les présentateurs des journaux télévisés (JT) de 20 heures sont connus de tous les Français. Chaque soir, six à dix millions d'entre eux, selon les chaînes, regardent ces vedettes du petit écran. Mais, mis à part quelques initiés et ceux qui s'attardent sur le générique de fin, la plupart des téléspectateurs ignorent le nom du maître d'oeuvre du JT, son rédacteur en chef.
Inconnu du grand public, il est comme ces hommes qui montent un chapiteau. Le matin ils construisent, consolident l'après-midi avant que se déroule le spectacle du soir. Puis demain sera un jour différent.
Il y a dans cette pratique des habitudes horlogères. Gestes précis, glissements experts. Il lui faut être capable d'interpréter, de décider, de modifier (...)
Y a-t-il encore une place pour le journalisme d'investigation ?, par Ronald Bluden
Y a-t-il encore une place pour le journalisme d'investigation ? L'éditeur que je suis, on ne s'en étonnera pas, répond sans hésitation : "Oui, bien sûr. Dans les livres !"
Faire appel à un éditeur pour traiter d'un tel sujet peut paraître paradoxal, voire provoquant, car les journaux et les newsmagazines n'ont pas, Dieu merci, abandonné ce terrain-là. Mais on est bien obligé de constater que le livre y occupe une place de plus en plus importante.
Le passé vichyste de Mitterrand, l'emprise de la franc-maçonnerie sur la Côte d'Azur, le scandale des tribunaux de commerce, les dessous de l'affaire Pechiney, le vrai visage de Tariq Ramadan... On ne compte plus les "affaires" qui ont été "sorties" par des livres, avant d'être reprises, commentées et suivies par la presse. Les auteurs des premiers sont souvent, pour ne pas dire presque toujours, salariés de la seconde. Est-ce à dire que la liberté d'écrire - au risque de déplaire - aurait changé de camp ? Que la presse manquerait de moyens, de courage ou d'ambition, poussant ainsi ses meilleurs plumes à s'évader vers un support réputé plus libre ?
La vérité est infiniment plus complexe, mais il est vrai que la presse, cette grande donneuse de leçons, commence tout juste - et avec quelles difficultés ! - de s'interroger sur ses propres faiblesses (...)
Existe-t-il un marketing de l'information, par Marc Tronchot
"Marketing de l'information", l'expression n'est-elle pas vilaine ? Assurément. Presque aussi disgracieuse que "commerce de l'art", "sens des affaires" ou "contrat de mariage" ! Quand le réalisme semble l'emporter sur le rêve, la finance sur la sensualité, la commercialisation sur la création, l'alimentation sur le goût, et le droit sur les sentiments, cela produit, hélas, toujours le même effet... désastreux. Mais le comme le cercle des poètes a semble-t-il bel et bien disparu, il faut "faire avec", comme le dit si élégamment le bon sens populaire... (...)
La question est posée, elle est au coeur de la vie professionnelle d'une majorité du peuple journaliste : comment rester observateur sans devenir vendeur ? Comment être informateur sans à aucun moment risquer de devenir "déformateur", néologisme préféré à celui de "désinformateur" : la désinformation suggère l'idée d'intention, voire de préméditation par un individu ou un groupe, alors que la déformation peut se faire à l'insu du journaliste, simplement en agissant sur la façon dont son travail sera exploité, en le sous-exploitant ou en le surexploitant ? Comment ne jamais être manipulé, ou plus simplement comment conserver son idéal dans un monde qui en manque quand il n'en organise pas tout simplement la pénurie ? Comment faire ce magnifique métier sans limites, c'est à dire sans se voir soumis aux règles d'un marché ? La réponse pourrait paraître simple, elle n'est pourtant pas aisée à mettre en oeuvre : pour préserver l'idéal et tendre vers lui, toujours rester conscient de la réalité (...)
Le mythe du journaliste bronzé, par Patrick de Saint-Exupéry
Voici quelques années, il y eut comme une mode. L'été approchant, plusieurs magazines s'étaient amusés à inventorier le contenu des bagages de journalistes ou baroudeurs invétérés. Le résultat de ces investigations s'étalaient sur plusieurs doubles pages avec force photos, légendes et adresses permettant de se procurer les articles indispensables au voyage.
Tombat sur de tels monuments, je les ai lus avec une certaine curiosité. C'était plutôt amusant. Du couteau multi-usages en passant par le bob idéal ou la crème solaire adaptée, tout ce qui ne sert à rien y figurait. C'était formidable. Et faisait rêver.
J'ai toujours aimé rêver, mais n'ai guère été servi. J'ai eu beau aller d'est et d'ouest, de sud et de nord, je n'ai jamais réussi à me constituer le bagage idéal. Cela n'a l'air de rien, mais je le ressens comme un désaveu. Quand je pars, mon sac est d'une banalité affligeante. Le tout (qu'il s'agisse d'un séjour d'une semaine, d'un mois, voire plus...) représente l'équivalent d'un bagage de cabine. Grâce à quoi je peux le conserver dans l'avion et m'épargner une bonne attente à l'arrivée.
Longtemps, j'ai imaginé voyage avec une malle, une de ces anciennes malles à l'allure de placard de maison qui, lorsqu'on l'emmène avec soi, vous procure inéluctablement un sentiment nomade. J'aurais alors été comme un chamelier, toujours à proximité de sa théière tintant sur les flancs de l'animal (...)
Vers une évolution de l'image du journaliste, par Patrick Forestier
(...) Pendant l'offensive, en mars 2003, j'ai entendu les pires critiques sur les fameux embedded qui couvraient l'avancée des troupes américaines. Désinformation, encadrement... "Comment peut-on travailler en étant intégré dans une unité américaine ?" interrogeaient les moralistes. Niaiserie ou fausse naïveté partisane.
Je voudrais qu'on m'explique comment couvrir une guerre sans être avec ceux qui la font ? Je suis d'autant plus à l'aise que j'ai été envoyé spécial pendant toute la guerre à Bagdad, jusqu'à ce que les troupes américaines occupent la capitale. On pourrait rétorquer, ce qui ne serait pas totalement faux, que j'étais avec les autres reporters cantonnés à l'hôtel Palestine, embedded avec les baassistes de Saddam Hussein. Une pratique courante dans l'Irak de Saddam (...)
On peut appeler cela "censure", accuser l'envoyé spécial d'être "aux ordres". Mais dit-on la même chose de Robert Capa, embedded dans une barge américaine le 6 juin 1944 pour débarquer sur une place de Normandie ? (...)
Demain, tous journalistes ?, par Alain Hertoghe
La concentration des médias traditionnels renforce le pouvoir vertical de quelques-uns sur l'information du plus grand nombre. Mais, en parallèle, la révolution numérique, elle, annonce l'ère médiatique horizontale, tout le monde pouvant informer tout le monde. Une déconcentration et une démocratisation de la production de l'information d'ores et déjà à portée de la main. Pour quelques milliers d'euros, le premier citoyen venu et, a fortiori, n'importe quel journaliste peuvent déjà acquérir le matériel nécessaire (un ordinateur portable, un appareil photo et une caméra numériques, ainsi qu'un kit de connexion haut débit et sans fil à Internet, plus quelques unités de stockage de données) pour se transformer en petite entreprise multimédia produisant et diffusant de l'information pour le grand public.
Demain, tous journalistes ? Certainement pas. Mais tous producteurs potentiels d'actualité ? Non, pas demain, dès aujourd'hui...
Mais revenons quelques années en arrière... Internet a déjà aboli de facto le monopole et le contrôle que l'Etat, les entreprises ou, plus habituellement, les hiérarchies des médias détenaient sur la diffusion de l'information (...)
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