Salut, Eric !
Cher Ricky,
Putain de mois de février 90 ! Tu casses ta pipe et les sandinistes se cassent la gueule. Toi et eux, vous aviez vécu le plus dur.
Ta mère ne devait pas avoir d'enfant ; le Nicaragua devait rester une république bananière de l'Oncle Sam. Ta naissance fut une divine surprise, comme celle de la révolution rouge et noir. Enfant, tu as surmonté le cancer : chavala, la révolution a vécu le sien, la Contra.
Vous touchiez au port, après avoir tant ramé pour trouver votre place dans ce monde si stupidement hostile aux hommes de principes, aux êtres de conscience, à ceux qui ne peuvent vivre tranquilles devant l'insoutenable indécence de l'ordre des choses.
Je te savais heureux de vivre, le 8 février, lorsque tu as traversé avec Marc le pont Alexandre III ; je les ai vus euphoriques de survivre, le 21 février, sur la place Carlos Fonseca de Managua, quand ils fêtaient trop tôt leur victoire sur la guerre du beurre et des canons. Elle était dure à souffrir, ton absence, devant cette mer humaine brandissant les drapeaux de la révolution, alors que Carlos Mejia Godoy chantait La Consigna des années de guérilla, qui avait rejoint dans ton coeur Bella Ciao, le chant des partisans antifascistes italiens.
Drôle de rencontre que la nôtre, il y a presque dix ans déjà, à la porte de l'Ecole de journalisme de Lille. Moi, le fils de bourgeois belge, militant sympathique - tu le disais - d'Amnesty International. Toi le fils de sidérurgiste lorrain, d'immigrés italiens, le communiste stalinien - c'est encore toi qui le disais -, qui allait me raconter les muchachos du Nicaragua, puis du Salvador, avec Michael, puis encore dans nos têtes, avec Dominique.
Je n'oublierai jamais ce matin d'hiver, quand tu as débarqué les yeux rougis dans ma chambre d'étudiant, à Lille, alors que tu venais m'apprendre le coup d'Etat de Varsovie. Je sais que la force intacte de ton idéal révolutionnaire, tu la devais aux sandinistes, qui te prouvaient que la révolution ne se termine pas toujours en démocratie populaire, mais peut être démocratique et populaire.
Tu aurais souri devant mon désarroi, aux premières heures du 26 février, quand je n'avais pas encore compris qu'une élection n'annule pas dix ans de révolution, que les muchachos relevaient déjà la tête, préparant un nouveau Triunfo.
Dieu que j'aurais aimé partager avec toi, encore une fois, notre passion de l'analyse, notre indécrottable optimisme. Seul sous le ciel de Managua, je souris à mon tour, t'imaginant à la droite du Père - toi, l'athée endurci - car il n'aura pas pu se priver de ta compagnie...
Alain Hertoghe, © Nicaragua Aujourd'hui 1990

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